Bouquin : French San Francisco

French San Francisco
French San Francisco, par Claudine Chalmers.
Arcadia Publishing. 127 pages.
ISBN 978-0738555843.
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La prochaine fois que vous pénétrez à l’intérieur du magasin Neimann-Marcus de Union Square, levez les yeux. Au centre de la verrière ancienne que vous n’avez peut-être jamais remarquée, vous remarquerez un navire stylisé, avec la devise familière : Fluctuat nec mergitur. Si vous avez jamais visité cette place de San Francisco avant 1981 (je sais, certains d’entre vous n’étaient même pas nés), vous avez pu voir s’y dresser un immeuble dans le style beaux-arts. C’était le City of Paris, un grand magasin fondé à la fin du XIXe siècle par les frères Verdier, des immigrés français. On l’aperçoit notamment dans le film The Conversation (Conversation secrète) de Francis Ford Coppola, tourné en 1973. Il fut peu après honteusement démoli par Neimann-Marcus, dont l’architecte préserva néanmoins la verrière.

City of Paris store
Le grand magasin City of Paris, reconstruit après le tremblement de terre de 1906.

Ce vestige du City of Paris est l’une des traces de l’importance de la communauté française de San Francisco il y a déjà plus d’un siècle. Aujourd’hui subsiste encore à San Francisco un quartier français minimal, parfois appelé Little France, consistant essentiellement du consulat général, de l’église Notre-Dame-des-Victoires voisine, et des quelques restaurants de Bush Street et Belden Place. Essentiellement commercial, ce quartier héberge cependant peu d’émigrés franchouillards, la plupart d’entre eux se concentrant sur Russian Hill et Polk Street (l’Alliance française se situe désormais dans le Gulch, sur Bush), et le lycée français La Pérouse est dans le Sunset.

French Bank
La French Bank, au 108-110 Sutter (près de Montgomery), au début du XXe siècle.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Les premiers francophones arrivèrent dans la Baie dès la fin du XVIIe siècle, et plusieurs d’entre eux s’y installèrent dès les années 1840. L’un des premiers fut Jean-Jacques Vioget, un vétéran de Waterloo à qui on doit parmi les premiers dessins de Yerba Buena (le village qui deviendrait par la suite San Francisco) et le tracé de ce qui devint plus tard le centre-ville. Il y construisit la première taverne de Californie, et mourut seulement quelques jours avant le retour prévu de sa famille pour la France.

Ybera Buena
La première représentation connue du village de Yerba Buena, par Jean-Jacques Vioget.
Photo : musée Wells Fargo.

La découverte d’or dans la région attira de nombreux aventuriers français, arrivant généralement sur des navires affrétés par des compagnies créées spécialement dans ce but, et souvent dissoutes presque aussitôt. Ces Argonautes durent souvent déchanter à leur arrivée et se réinventer, et bientôt une Frenchtown se constitua, notamment le long de Dupont Street (jusqu’alors Calle de Fundación), rebaptisée partiellement Grant Avenue en 1876 (en l’honneur du président d’alors), puis complètement en 1906, lors de la reconstruction du quartier, et Commercial Street, s’étendant jusqu’au port. Des aristocrates se retrouvent à y faire la plonge. « La quantité de Français qui ont été obligé de passer par cet état est incroyable », écrit Pierre-Charles Fournier de Saint-Amant dans un ouvrage publié en 1854, qui poursuit : « Les rues sont des cloaques encombrés de toutes sortes de vieilles friperies. On dirait que le marché du Temple y a été éparpillé. Les chiffonniers de Paris auraient rempli bien des fois leurs hottes qu’ils n’auraient pas achevé de nettoyer les rues de San-Francisco, travail aussi fabuleux à entreprendre que celui des écuries d’Augias. » Et après, on s’étonne que l’hygiène des Français ait une réputation aussi douteuse chez les Américains. Certains retournèrent vers leur patrie après quelques années — parfois riches, le plus souvent pauvres. Le quartier français était un assemblage de saloons, de restaurants (Le Mineur), de salles de spectacles et de jeux, et de marchands en tous genres (le vin de bordeaux y était vendu comme un remède contre le scorbut).

Légion d'honneur
Le Palace of the Legion of Honor, construit en 1924 sur une colline du Presidio par Alma de Bretteville Spreckels, une San-Franciscaine d’origine franco-danoise, est une réplique du palais de la Légion d’honneur parisien.
Photo : cicerone. Licence Creative Commons.

De 1851 à 1853, le gouvernement de Louis-Napoléon Bonaparte organisa une « loterie des Lingots d’or », un habile instrument politique qui lui servit à sélectionner les candidats à l’émigration vers la Californie. Priorité fut donnée aux indésirables — ennemis du régime, montagnards, émeutiers, socialistes, ou tout simplement indigents parisiens et provinciaux. L’un de ces Lingots, comme on les appelait, fut un certain Isidore Boudin, qui fonda avec sa famille une boulangerie sur Dupont Street.

D’autres Français jouèrent un rôle clé dans la croissance de la région, comme le Québécois Anthony Chabot, à qui on doit le système hydraulique qui approvionna North Beach en eau, et qui plus tard émigra avec sa famille à Oakland, près d’où il construisit l’observatoire qui porte aujourd’hui son nom.

Après la ruée vers l’or, San Francisco continua malgré tout son expansion, en partie grâce au dynamisme d’entrepreneurs comme François-Louis Alfred Pioche, ou les frères Lazard, et l’auteur de French San Francisco consacre un chapitre au Paris of the Pacific, comme on appelait alors parfois San Francisco. De nombreux immigrés continuaient d’arriver des grands ports de France (Toulon, Bordeaux, Nantes, Le Havre, Brest), ainsi que de l’Alsace et la Lorraine. Puis ce fut le tour des Béarnais, des Aveyronnais et des Basques.

Notre-Dame-des-Victoires
L’église Notre-Dame-des-Victoires sur Bush Street, consacrée en 1856, puis reconstruite après le tremblement de terre de 1906.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Des établissements français prospérèrent, comme le City of Paris ou la boulangerie Boudin pré-cités. Certains, comme le restaurant Poodle Dog ou la chocolaterie Étienne Guittard, ne survécurent pas au tremblement de terre de 1906. D’autres, comme Jack’s Rotisserie (désormais l’excellent Jeantil at Jack’s, dont je recommande l’authentique cassoulet) ou la blanchisserie Péninou. Sur le boulevard Point Lobos (aujourd’hui Geary), un hôpital français fut construit entre la 5e et la 6e avenue, aujourd’hui appartenant à Kaiser Permanente.

French San Francisco est l’un de ces innombrables livres de la collection « Images of America » de l’éditeur Arcadia Publishing, compilant des images anciennes commentées par un historien local. La qualité des ouvrages en question est souvent inégale, mais avec celui-ci, Claudine Chalmers a fait un travail de commentaire remarquable, et les reproductions sont excellentes.

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