Vins : tournée des domaines du comté de Lake


Les grappes ne sont pas encore prêtes pour les vendanges, mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas déguster les millésimes précédents en attendant. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Une ou deux fois par an, chaque région viticole a son événement touristique, où même certains domaines normalement fermés au public ouvrent leurs portes. Pour le prix d’un forfait, autochtones et touristes font la tournée des caves, verre en main, pour goûter aux crus locaux et discuter avec les viticulteurs.

Ce weekend, c’était le tour des domaines du comté de Lake, où je me suis installé il y a un an. Situé au nord de Napa, derrière le mont Saint-Helena, la région reste inconnue du grand public, y compris de bien des Bay Areans, même si le plus gros des grappes qui y sont cultivées sont utilisées dans l’élaboration de vins qui seront vendus sous le label Napa Valley. C’est là qu’est né le géant Kendall-Jackson, avant de s’installer dans le comté de Sonoma. Il y possède toujours une exploitation et de nombreux vignobles, ainsi que Beringer, Snows Lake et d’autres grands noms associés à des régions plus réputées.

D’une demi-douzaine de domaines il y a seulement une décennie, le comté en compte désormais quatre fois plus. Maintenant que nous connaissons bien le coin et ses crus, il y a des adresses que nous ne ratons jamais, et d’autres que nous savons éviter (celles-là ne sont pas mentionnées ici).

Samedi, nous avons commencé la journée par un domaine dont nous apprécions déjà les vins, et qui n’était pas ouvert au public l’année dernière : Six Sigma. Le ranch sur lequel se situent la plupart des vignobles utilisés pour leurs vins est immense, accessible par une petite route partant de la route 29. Mais il faut encore conduire plusieurs kilomètres sur un chemin pour atteindre le cœur de l’exploitation. Les propriétaires, Kaj et Else Ahlman, nous saluent à l’arrivée. Ils sont danois de naissance. Kaj a fait fortune chez General Electric, chez qui les principes de qualité Six Sigma sont une quasi-religion. En se lançant dans la viticulture, il a décidé d’appliquer son credo à l’élaboration du vin et la gestion de vignoble, d’où le nom de son ranch. Pour bonne mesure, il s’est adjoint les services de Denis Malbec, anciennement œnologue chez Château Latour, rien de moins.

L’attention au détail et à la qualité est évidente dans les vins de Six Sigma Ranch. Le domaine produit deux blancs de sauvignon, dont nous avons pu goûter les millésimes 2007. Le sauvignon blanc, comme l’appellent les Américains, est LE cépage vedette du comté. Il est cultivé notamment dans la vallée irriguée par les nombreux cours d’eau alimentant Clear Lake entre les monts Mayacamas et mont Konocti.


Dégustation de vins de sauvignon à Six Sigma. À droite, l’un des fils Ahlman, Michael, verse le vin du vignoble qui porte son nom.

Les vins de sauvignon de Six Sigma sont des vins de vignoble, avec chacun des caractéristiques distinctes. Le Rooster Vineyard est réalisé à partir de vignes situées dans Big Valley, où les vignes de sauvignon alternent avec les poiraies. Pas de fermentation malolactique, et le plus gros est fermenté en barrique d’acier. Cela donne un blanc au nez plein d’agrumes et de raisin, à l’acidité agréable, rappelant les meilleurs exemples néo-zélandais. L’autre blanc est aussi un sauvignon, celui-là le produit d’un vignoble maison, et fermenté en fûts de chêne. Là où le premier accompagne bien les fruits de mer, le Michael’s Vineyard (nommé d’après l’un des fils Ahlman, qui le servait ce weekend) se boit facilement avec une viande ou un poisson à la sauce blanche ou un fromage, rappelant un peu un graves. Le comté produit de nombreux vins de sauvignon, dans des styles très divers. Six Sigma en fait deux excellents, mais la qualité se paye : le premier peut être trouvé à un peu moins de 20 dollars US, mais l’autre, dont moins de 150 caisses sont produites, frôle les 30.

Le domaine produit aussi l’un des rares rosés de la région, un agréable vin de saignée, tout de même un peu cher pour nous petits Français (près de 20 dollars). Mais c’est véritablement avec ses rouges que Six Sigma va se faire connaître. Après le rosé, nous avons enchaîné sur le millésime 2006 de la Cuvée Pique-Nique, un vin que nous connaissions déjà, et qui ne déçoit jamais. Il s’agit d’un assemblage dans le style bordelais (cabernet-sauvignon, cabernet franc, petit verdot et merlot), le produit d’une expérience de Denis Malbec. Là où de nombreux producteurs américains pondent un vin souvent mal charpenté aux tannins abusifs et au goût de chêne, le Pique-Nique est un food wine idéal, comme l’appellent les Américains. Les 13,8% ne se laissent pas remarquer, et dans une dégustation à l’aveugle, je suis prêt à parier que bien des Français se laisseraient piéger et y voir un bordeaux 2005.

Le domaine produit aussi un excellent vin de cabernet-sauvignon qui ne tombe pas non plus dans l’excès de chêne, ainsi que — surprise — un pinot noir. Ce cépage est une rareté dans le comté de Lake. Mais Six Sigma a identifé un micro-climat sur son ranch, dû à un air rafraîchi par le lac Berryessa voisin, qui se prête apparemment bien à la culture de cette grappe délicate. Le vignoble d’à peine un hectare a permis un premier millésime 2006, prometteur mais encore très jeune, dont nous avons pris deux bouteilles qui iront en cave. La grande surprise, cependant, c’est le vin de tempranillo 2005 de Six Sigma. J’en avais acheté une bouteille il y a un moment, mais je ne l’avais pas ouverte. Il faut dire qu’à près de 40 dollars les 750 ml, je ne vais pas l’ouvrir pour accompagner un chorizo mexicain de supermarché. Ce cépage espagnol est en émergence progressive en Californie depuis peu. Un autre producteur, basé à Sonoma et détenu par une famille d’origine mexicaine, Robledo Family Winery, en produit d’ailleurs depuis peu un vin à partir de ses vignobles du comté, au caractère très différent (mais aussi plus abordable). Wine Enthusiast a récemment décerné au tempranillo de Six Sigma un 91 qui va sûrement contribuer à sa popularité (et à justifier son prix).


La région viticole de Red Hills, dans le comté de Lake, au nord de la vallée de Napa, est en pleine expansion. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons

La dégustation continue dans la région voisine de Red Hills Lake County, située juste au nord de Napa et couvrant des sols volcaniques rougeâtres s’élevant jusqu’à 900 mètres d’altitude, et qui fournit désormais des grappes convoitées par les œnologues californiens, notamment cabernet-sauvignon et zinfandel. Mais Gregory Graham y cultive et vinifie également des cépages rhôdaniens : syrah bien sûr, mais aussi grenache et viognier. Les vins mono-cépages réalisés avec cette grappe sont de plus en plus populaires aux États-Unis, même s’ils restent relativement marginaux par rapport au chardonnays ou sauvignons. Mais les foodies de la côte ouest apprécient de plus en plus le viognier, qui permet des vins bon marché se mariant bien aux épices des cuisines asiatiques.

Steele Wines, au bord de la route 29, porte le nom de son fondateur, Jed Steele. Le personnage peut à lui seul être salué (ou tenu responsable) pour être à l’origine de la popularité toujours inégalée des vins de chardonnay aux États-Unis. C’est lui qui a géré les premiers millésimes du vin blanc qui a fait le succès de Kendall-Jackson dans les années 80 — un accident de cuve, selon la légende.

Le domaine produit de nombreux vins sous trois labels différents. Ce weekend, seule une sélection réduite était disponible à la dégustation, tous produits à partir de grappes du comté de Lake. Les vins de Steele sont généralement rustiques et peuvent se boire jeunes (ce qui ne veut pas dire qu’ils vieilliront mal). À l’exception des réserves, ils sont tous très abordables, à moins de 20 dollars. Le domaine produit aussi des curiosités, du Black Bubbles, un vin de syrah inspiré des shiraz australiens, carbonisé pour en faire un pétillant, à un très agréable vin de lemberger de Washington, le Blue Franc (décoré d’une étiquette inspirée du vieux billet de cinquante français), en passant par un vin d’aligoté du même état et un rosé de cabernet franc.


Moore Family Winery, dans la région de Red Hills Lake County, produit des vins produits de façon biologique qui, comme le domaine, valent le détour. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons

Le soir venu, nous avons terminé la soirée au domaine Moore Family, dans les montagnes du sud du comté de la région de Cobb, au cœur des Red Hills. L’exploitation n’est ouverte au public que depuis un an. Steve Moore a fait sa fortune en creusant des caves pour les domaines viticoles. Il était inévitable que tôt ou tard, il se mette à faire son propre vin. La propriété est située sur un coin superbe, avec un vignoble en pente descendant sur Bottle Rock Road. Steve et sa famille y cultivent principalement cabernet-sauvignon et syrah, dont ils produisent chacun un cru estate (maison). Le premier millésime, le 2004, fut embouteillé l’année dernière. Les deux vins sont forts en fruit, mais bien charpentés, ne laissant pas le chêne prendre le dessus. Le domaine Moore Family produit également un vin de syrah et un cab provenant d’autres vignobles des Red Hills (l’autre vin de cabernet-sauvignon est à pas moins de 16° !), dont le millésime 2005 était servi ce weekend pour la première fois. Le domaine a également son vin de sauvignon (difficile d’être crédible si on ne produit que des rouges aux États-Unis), un zinfandel, et, depuis peu, un vin de malbec de la région, un 2006 encore un peu jeune (le cépage est relativement nouveau en Californie).

Le lendemain, nous continuons la tournée avec Brassfield. Le domaine existe depuis plusieurs années, mais c’est seulement depuis cette semaine qu’il est désormais ouvert au public. Il est le principal bénéficiaire de la reconnaissance officielle de la région viticole High Valley, qui désigne une vallée s’étendant d’est en ouest (une rareté en Californie), à l’est de Clear Lake, dont l’orientation engendre un micro-climat permettant la culture de certains cépages qui ne résisteraient pas à la chaleur sèche du reste du comté. Le domaine vient d’engager Ryan, un œnologue qui a fait ses classes à UC Davis et Cal Poly, pour compléter les talents de Kevin Robinson, le winemaker.


Brassfield Estate a été fondé sur les terres du ranch High Serenity, dont le nom est utilisé pour certains vins du domaine, qui est désormais ouvert au public. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Le vin phare du domaine, qui s’élargit actuellement pour s’ouvrir au tourisme, est le Serenity. C’est un assemblage blanc, incluant sauvignon, évidemment, mais aussi sémillon, pinot gris et gewurztraminer. Le résultat est un vin très agréable et fruité, aux arômes d’ananas et d’agrumes, parfait pour accompagner des fruits de mer, et remarquablement abordable, à environ 15 dollars. Lorsque je veux faire découvrir les vins du comté à des amis qui préfèrent les blancs, c’est la bouteille que j’apporte, et elle déçoit rarement.

Le domaine a aussi son pinot noir, le produit d’un vignoble bénéficiant de l’air océanique qui parvient jusqu’à High Valley. Parmi ses nombreux rouges, seul l’Eruption, le premier millésime d’un assemblage rhôdanien dont le nom fait allusion à la nature volcanique des sols de la région, m’a véritablement plu.

Nous terminons la tournée à la salle (ou plutôt la tente) de dégustation de Shannon Ridge, le long de la route 53 qui longe la côte orientale du lac. Le domaine produit de nombreux vins, tous très abordables et scellés par une capsule à vis. J’aime particulièrement leur chardonnay et leur zinfandel, mais ils produisent aussi un vin de roussanne et un autre de barbera qui valent le détour. Ils signent aussi un rouge intéressant, le Wrangler Red, dont la structure de l’assemblage change à chaque millésime. Le 2006 repose sur du cabernet-sauvignon complété par 15% de syrah, 11% de zinfandel, 8% de mourvèdre et 6% de tempranillo. Le résultat, qui ressemble à un recyclage de restes de cuve, est rustique mais velouté et agréable, plein de baies noires en bouche, et en fait une bouteille qui se vend particulièrement bien (nom aidant) dans les steakhouses du Midwest.

Bilan de la tournée : 5 bouteilles des rouges de Six Sigma, dont nous avons rejoint le club. Nous avons limité les dégâts, faute de place pour stocker les vins à la maison. Mais je vois quelques autres bouteilles du chardonnay de Shannon Ridge dans mon futur proche.

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