Deux poids, deux mesures

Clés Allen
À gauche, un jeu de clés Allen métrique ; à droite, un jeu anglais. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

L’un des chocs culturels les moins évidents a priori mais les plus significatifs au quotidien lorsqu’on immigre de l’Europe continentale vers les États-Unis est l’adoption forcée du système américain en matière de poids et mesures.

Oubliez le système métrique, que seuls maîtrisent les scientifiques, les ingénieurs et les militaires. Tôt ou tard, il vous faudra vous habituer à penser en pouces, livres et gallons. Au début, on convertit dans l’unité avec laquelle on a grandi. Et petit à petit, la conversion ne devient plus nécessaire, et on adopte l’unité. Il m’a fallu environ un an et demi après mon arrivée pour oublier les francs, et penser en dollars US. Ce qui tomba plutôt bien, puisque peu après, l’euro prenait le pas, permettant des conversions bien plus faciles. Lorsque je visite la France et que mes parents ou amis citent une somme en francs, je me vois obligé de demander le prix en euros, car la devise défunte de mon pays natal ne me parle plus du tout.

Les longueurs sont les plus faciles à assimiler. Un pouce correspond approximativement à deux centimètres et demi. Facile. Le pied, environ trente centimètres. Le yard, peu usité sauf dans les sports, fait presque un mètre. Le mile, un peu plus d’un kilomètre et demi.

La confusion commence à s’installer lorsqu’il faut faire correspondre une unité à une autre. Il faut douze pouces pour faire un pied, trois pieds pour faire un yard, et 1760 yards ou verges, comme on dit parfois encore au Canada, pour constituer un mile.

Pire encore, les Américains préfèrent les fractions aux décimales, sauf dans certains domaines, par exemple lorsqu’il s’agit des calibres de munitions. D’où le nom des vieilles disquettes souples de 5 pouces un quart, noté chez les anglophones 5 »1/4, qui mesuraient 13,33 cm de largeur. On parle donc bien plus souvent d’un huitième de pouce que de 0,125 pouce.

Le cauchemar intervient vite lorsqu’il s’agit de bricoler. Impossible de n’avoir qu’un jeu de clés Allen ou de mèches pour votre perceuse. Si vous vivez aux États-Unis, il vous en faudra deux : un métrique, et un anglais. Pour travailler sur le Buell de ma douce amie, une moto fabriquée par Harley-Davidson, il me faut une clé d’un huitième de pouce (ou 1/8 »). Mais pour démonter une pièce sur ma Kawasaki, c’est une série métrique qui sera indispensable. Sauf s’il s’agit d’installer, comme récemment, une pièce fabriquée aux États-Unis.

Meuble Ikea à assembler ? Métrique. Made in USA ? Anglais. Et ainsi de suite.

Les unités de poids posent un autre problème. Celles qu’utilisent les Américains ne sont même pas les même que celle qui sont en usage outre-Manche. La livre américaine est cependant facile à apprécier. À 0,45 kilo, elle correspond grosso modo à la livre encore parfois utilisée par les marchands de légumes français chez qui grand-mère fait ses courses. La tonne américaine, correspondant à 2000 livres, est également facile à estimer, proche de la tonne métrique, comme on l’appelle ici.

Mais à moins de travailler dans la fabrication, l’agriculture ou les transports, on utilise peu la tonne. En revanche, s’il vous prend l’envie de cuisiner ou de fabriquer votre propre méthamphétamine, il faut se familiariser avec un éventail de nouvelles mesures, correspondant à des poids et des volumes divers, voire les deux.

Il y a l’once américaine, d’abord, abrégée connement oz. Elle fait environ 28 grammes. Il en faut 16 pour faire une livre. Elle a un pendant côté volumes, l’once liquide (notée fl. oz.). Cette unité est une salope : l’once correspond à environ 0,028 kilos, mais l’once liquide fait plus de 0,029 litres, pour une raison obscure que je n’ai aucune envie d’éclaircir. 8 onces liquides font une tasse (cup), et 16 onces liquides forment une pinte américaine.

Il faut deux pintes américaines pour faire un litre américain, appelé ici quart, qui correspond à environ 0,94 litre métrique. Les verres à bière américains standard, appelés aussi pint glasses, correspondent, comme leur nom l’indique, à une pinte. C’est un bon truc pour estimer la mesure, si vous pensez au « demi » de bière, qui à 25 cl correspond approximativement à une demi-pinte.

Volumes
Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre : une bonbonne de 5 gallons US, une de 3 gallons, une bouteille de 750 ml, une antique bouteille et un bocal d’un litre américain chacun, ou quart (946 ml), deux bouteilles de bière américaines, l’une de 24 onces liquides (environ 710 ml) et l’autre de 22 onces (environ 650 ml), et enfin une bouteille de 12 onces liquides (355 ml).
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Divisez la pinte en deux, et vous obtenez la tasse. Elle fait un peu plus de 23 cl. Jusqu’ici, c’est relativement facile si vous avez suivi : deux tasses (cups) font une pinte, deux pintes font un litre américain (quart). 32 onces liquides correspondent, si vous avez suivi, à un quart, qui n’est désormais plus guère utilisé que chez le traiteur, ou pour les bocaux de légumes ou certaines bouteilles de boisson énergétiques.

Vous suivez toujours ? Pour faire un gallon, l’unité favorisée par les familles nombreuses pour acheter leur lait ou leur jus d’orange, il faut, logiquement, quatre quarts. Le gallon américain, plus volumineux que le gallon impérial (évidemment, il faut toujours que tout soit plus grand ici), fait 3,78 litres. Son omniprésence sous la forme de bidons rend cependant son estimation relativement facile.

Je passe sur les unités de cuillères — les Américains eux-mêmes ne savent pas les convertir en onces ou pintes, et il suffit d’en avoir un jeu dans un tiroir pour mettre à profit une recette d’apple pie.

Les surfaces sont plus faciles à estimer qu’il n’y paraît. 11 pieds carrés correspondent en effet approximativement à un mètre carré. Et un acre fait environ 0,4 hectare. Un peu de calcul mental, et on s’en sort.

Là où ça se complique, c’est dans les rapports. Convertir le mile à l’heure (noté ici mph) en kilomètre à l’heure est aussi facile que de convertir le mile en kilomètre. En plus, ne râlez pas, tous les compteurs de vitesse affichent les deux unités (vous pouvez remercier les Canadiens et les Mexicains pour ça). Mais lorsqu’il s’agit d’estimer la consommation d’un véhicule, c’est le merdier.

Les Français aiment savoir combien de litres leur voiture consommera pour parcourir 100 kilomètres. Mais les Américains, plus pragmatiques, veulent savoir combien de miles ils pourront faire avec un gallon. Non seulement il s’agit de deux paires d’unités différentes, mais le rapport est inversé. À moins d’avoir un cerveau exceptionnel en matière de mathématiques, il vous faudra utiliser un convertisseur pour faire le calcul.

Pareil pour les valeurs de contrainte ou de pression, par exemple. À moins d’être un génie, il faut faudra sortir votre calculette pour convertir les livres par pouce carré (psi, ou pound per square inch) en kilogrammes ou newtons par mètre carré. Si vous préférez l’unité pascalienne, cependant, sachez que 100 psi correspondent environ à 7 bars.

Heureusement, les Américains utilisent le métrique pour les unités héritées de la période post-industrielle. Un kilowatt américain est, merci Edison, le même qu’un kilowatt français.

Cans
Les volumes de cannettes ne sont pas plus homogènes. De gauche à droite : 16 onces liquides, 12 onces, 11 onces et demies, 8 onces et 6,5 onces liquides. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Peut-être par excès de zèle, ils ont même triché lorsqu’ils ont inventé le kilooctets et ses dérivés (Mo, Go, To, etc.), puisque ceux-ci ne correspondent qu’approximativement aux chiffres ronds qui normalement accompagnent ces préfixes, système hexadécimal oblige. Il a fallu que l’Union européenne et l’IEEE s’en mêle pour qu’un mégaoctet corresponde officiellement à 10002 octets, c’est-à-dire un million tout rond. Mais dans l’informatique courante, un Mo (ou Mb aux US) correspond en fait à 1 024 000 octets. Vous pouvez encore une fois remercier les Ricains pour la confusion engendrée.

Après une décennie passée aux États-Unis, il reste une unité que j’ai toujours du mal à assimiler : les degrés Fahrenheit. Je sais, il y a des points de repère faciles. Un livre s’enflamme à 451° Fahrenheit, mais je fais attention à ne pas mettre ma bibliothèque au four. -40 °C correspond à -40 °F, mais je vis en Californie, pas dans l’Antarctique, et ce genre d’équivalence me fait une belle jambe bronzée. Le 32 correspond à zéro, ce qui est en revanche bon à savoir.

Oui, je sais, il existe une formule pour convertir d’une échelle à l’autre. Mais c’est un calcul à la con, qui consiste à retirer 32 à la température en Farenheit, puis à diviser le reste par neuf cinquièmes, ou 1,8. J’ai fait lettres à la Sorbonne, quoi merde, pas un doctorat en mathématiques appliquées. Ma compréhension de l’échelle repose sur quelques autres températures clé, qui ont une valeur plus pratique. 55 °F est l’idéal pour conserver mes bouteilles de vin. 72 °F est la température idéale pour un bureau, et l’été nous climatisons notre maison à 75° par souci d’économie d’énergie. Je sais qu’on commence à suer sérieusement lorsque le mercure atteint les quatre-vingt-dix, et que je dois faire cuire un quatre-quarts au four à 400 degrés. Pour le reste, je dois m’en remettre au widget de conversion de mon Mac, ou à mon iPhone, sur lequel je continue à utiliser l’échelle Celsius pour la météo.

Il y a peu de chances pour que le système métrique soit bientôt adopté universellement aux États-Unis — il faudra certainement attendre quelques décennies, voire plusieurs siècles. Malgré plusieurs initiatives fédérales pour instaurer le système métrique — y compris la signature de la Convention du Mètre en 1875 —, chaque tentative (la dernière dans les années 70) s’est soldée par un échec cuisant. Les autorités de chaque état n’ont jamais voulu suivre, d’une part à cause du coût encouru, et d’autre part en raison de leur réticente à vouloir confronter la colère de leurs citoyens, l’immense majorité d’entre eux ne voulant pas se voir imposer un système qu’ils ne comprennent pas, et dont ils ne voient pas l’utilité.

Dans la vie pratique, les matériaux solides sont mesurés à la livre ou au pied cubique. Les aliments sont vendus à l’once ou à la livre. Et la plupart des liquides restent vendus dans des récipients aux mesures américaines. Seuls les spiritueux, les vins et les eaux minérales importées sont embouteillés dans des volumes métriques. La bière, les jus, le lait et les sodas sont vendus à l’once liquide ou au gallon.

L’ironie, c’est que voilà plus d’un siècle que le pouce ou la livre américaine sont définis par le système métrique. Lorsque le gouvernment fédéral voulut une fois pour toutes harmoniser les mesures utilisées dans le pays, il fallait bien un étalon. Les poids et mesures américains furent donc indexés sur leur valeur en mètres et kilogrammes.

L’autre paradoxe, c’est que beaucoup d’Américains eux-mêmes ne maîtrisent pas leur propre système de mesure. Demandez à votre collègue de bureau combien d’onces faut-il pour faire une pinte, et il y a une chance sur deux pour qu’il fronce ses sourcils. Douze ? Seize ? Vous pouvez alors, en bon franchouillard arrogant, vous poiler à ses dépends et lui expliquer les vertus du système métrique, une invention du génie français. Mais attention : l’échelle a encore des domaines clé à conquérir. Car si les fûts de chêne sont assemblés pour vieillir 225 litres de vin, le baril de pétrole brut correspond à exactement 42 gallons américains. Comme disent les Américains, That speaks volumes.

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