Levons un verre

Aujourd’hui, à 14h21, levez votre verre. Bon, je bosse de chez moi, donc ça m’est plus facile que pour la plupart d’entre vous qui vivez dans le même fuseau horaire. Voilà aujourd’hui 75 ans que la Prohibition a été levée aux États-Unis avec le passage du 21e amendement. La bière va couler à flots à la brasserie du même nom à San Francisco ce soir, qui d’ailleurs parraine un défilé dédié à la célébration de l’événement, et les ventes de la Prohibition Ale, l’une des bibines brassées localement par Speakeasy Ales & Lagers, vont sûrement exploser.

Au début du XXe siècle, l’alcool devint la bête noire des moralisateurs, et un argument que les démagogues en tous genres utilisaient pour expliquer délinquance, débauche et à peu près tout ce qui déviait de la norme. Aujourd’hui, c’est la télé, les jeux vidéos, les immigrés, les gays, et j’en passe. Le mouvement de la tempérance ne sévit pas qu’aux États-Unis. D’autres prohibitions sur les boissons alcoolisées furent instituées ailleurs, de l’Islande à la Hongrie. En France, on bannit l’absinthe, et encore aujourd’hui, cinq ans après sa réintroduction légale, beaucoup continuent de croire que son abus rend fou ou aveugle.

La Prohibition eut un effet désastreux sur le secteur vinicole naissant en Californie. Au moment où certains domaines se remettaient tout juste d’une épidémie de phylloxéra, elle rendit obsolète le plus gros des vignes plantées à travers l’état. Les viticulteurs se reconvertirent en arboriculteurs, plantant des prunes dans la vallée de Napa, où elles devinrent la culture dominante jusque dans les années 60, des pommes dans les comtés de Sonoma et Mendocino, et des poires et des noix dans celui de Lake.

Paradoxalement, certaines exploitations viticoles se portèrent plutôt bien pendant la Prohibition. Le Français Georges de Latour, qui fonda Beaulieu Vineyard, joua la carte du bon catholique auprès de l’archevêque de San Francisco, obtenant le monopole de la production de vin de messe. Les familles italiennes Gallo et Mondavi exploitèrent une faille dans la loi qui permettait à chaque foyer de produire du vin pour la consommation domestique (jusqu’à 200 gallons, soit pas moins de 757 litres par an et par foyer), et firent fortune en livrant par chemin de fer des milliers de tonnes de raisin vers la côte est.

Mais la Prohibition priva aussi l’état (comme les autres) d’une source de revenus importante : la taxe sur les alcools et spiritueux. Et elle coûta cher à faire respecter. Les gangs prirent le contrôle d’un trafic juteux. Les descentes de police sur les speakeasies et autres bars clandestins n’eurent guère d’effet sur les habitudes des San-Franciscains — le Chronicle estimait à près de 6 000 le nombre d’établissements clandestins au début des années 30 qui servaient du whiskey de contrebande ou de la moonshine distillée dans l’arrière-boutique.

En 1933, devant l’inefficacité flagrante du 18e amendement, le gouvernment rendit la Prohibition caduque. Les états légalisèrent à nouveau la production et la vente d’alcool, même certains comtés dits « secs », principalement sudistes et mid-occidentaux, continuent à les limiter ou les interdire de nos jours. Sous le gouvernement Carter, la production domestique de bière fut à nouveau autorisée. Et l’année dernière, l’absinthe fut à nouveau légalisée aux États-Unis.

Curieusement, en France, on assiste à une tendance qui semble s’inverser. Certains arrondissements parisiens interdisent la vente d’alcool passé une certaine heure. La jurisprudence suggère que tout article de presse ayant pour sujet une boisson alcoolisée doit désormais inclure un avertissement sur les dangers de l’alcoolémie. Et la vente de vin sur Internet semble menacée. Et les Français en boivent de moins en moins.

Alors ce soir, levez un verre (ou plusieurs) pour célébrer l’abolition d’une loi stupide et inefficace. Ne confondons jamais un problème et ses symptômes. Cheers. Salud. Lechaim. Santé.

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