Le champagne pète une bulle

Décidément, ce blog est en phase de devenir strictement orienté bouffe et pinard. Mais que les lecteurs végétariens qui ne boivent pas d’alcool se rassurent, j’ai quelques billets en préparation qui aborderont d’autres sujets.

Faux champagne
Les producteurs de champagne font la guerre aux appellations abusives.

Si vous naviguez un peu sur le Web sans l’une de ces extensions Firefox qui flingue les bandeaux publicitaires (et soutenez par là-même la production professionnelle de contenu, cet ancien journaleux vous en remercie), vous avez peut-être remarqué ces jours-ci une campagne dénonçant l’utilisation abusive du label « Champagne ». C’est le Comité interprofessionnel du vin de Champagne qui en est à l’origine, via l’Office of Champagne, elle-même une émanation du Center for Wine Origins, une association de lobbying basée à Washington D.C. créée en 2005, qui s’est donnée pour mission d’« expliquer aux Américains pourquoi l’origine géographique est importante quant il s’agit de vin ».

Cette initiative était à l’origine française, mais elle a été depuis habilement étendue à d’autres appellations européennes, dénonçant l’étiquetage de « Porto » ou « Sherry » sur des bouteilles provenant ailleurs que la péninsule ibérique. Dans leur dernière campagne, l’organisation mentionne même l’utilisation abusive des labels « Napa Valley » et « Walla Walla Valley » par des producteurs sans scrupules, histoire de permettre aux Américains de s’identifier davantage avec ce combat.

Le champagne, comme le sait chaque Français qui a ses papiers, est produit uniquement en Champagne, et selon des méthodes spécifiques. Les vins pétillants produits ailleurs, dans désormais presque toutes les régions de France sous l’axe Saint-Nazaire-Saint-Quentin, portent un autre nom, tout comme les mousseux d’autres pays d’Europe. Mais les Américains, moins scrupuleux, permettent encore la production de vins pétillants sous le label « Champagne », du moment qu’ils ne sont pas destinés à l’exportation. La plupart des producteurs américains utilisant encore cette dénomination se situent cependant dans l’entrée-de-gamme — Cook’s et autres André. Leurs méthodes n’ont souvent rien à voir avec la champenoise, et le résultat n’est même pas digne d’un mimosa. Sur la côte est, certains commercialisent aussi du « New York Style Champagne ». Mais même si les palais américains sont désormais un peu plus sophistiqués — ou peut-être est-ce le résultat des campagnes publicitaires intensives des grandes maisons de Champagne, dont certaines ont réussi à imposer leur marque comme des références incontournables — ces sous-marques de bulles américaines ont toujours la main haute sur le marché domestique en matière de vin pétillant. Le leader en est certainement Korbel, une maison fondée en 1882 par un expatrié d’Alsace-Lorraine, qui produit des méthodes traditionnelles dans le comté de Sonoma vendues entre 10 et 18 dollars la bouteille.

C’est donc du bon marché. Le champagne français se trouve rarement à moins de 25 dollars la bouteille en magasin. Les Américains, qui ne connaissent guère les producteurs indépendants, la jouent sûr, et choisissent en général un grand nom facilement reconnaissable : Veuve Clicquot, Mumm, Krug, Taittinger, Moët & Chandon, Perrier-Jouët, Bollinger (merci James Bond), ou, s’ils veulent se la jouer, ils feront péter une bouteille de Dom Pérignon, que Moët exporte en abondance pour la jet set nord-américaine, ou de Cristal, qui fut popularisée notamment grâce à Jay-Z, qui se vexa en 2006 des commentaires du DG de Louis Roederer sur l’association de la marque avec le bling hip-hop.

Les mousseux américains bon marché vendus comme « Champagne », eux, commencent à moins de 5 dollars la bouteille, moins chers encore que les vins pétillants californiens du segment premium, y compris les maisons françaises qui se sont établies en Californie, comme Mumm Napa, Piper Sonoma, Roederer Estate ou Domaine Chandon, dont les crus se vendent pour la plupart entre 15 et 35 dollars. Les autres domaines américains visant le haut-de-gamme du pétillant évitent eux aussi, dans leur immense majorité, d’étiqueter leurs bouteilles « Champagne », préférant les désignations de « Sparkling Wine », ou, selon les vins, « Blanc de Noirs » ou « Méthode traditionnelle ».

L’appellation « Champagne » n’est pas la seule qui soit abusée aux États-Unis. Depuis le XIXe siècle, des producteurs californiens produisent différents crus utilisant des appellations européennes. Encore aujourd’hui, Gallo et Inglenook, des empires viticoles de la Vallée centrale, produisent des jug wines bon marché, souvent vendus au magnum ou en carton, utilisant des désignations n’ayant aucun rapport avec leur contenu : « Chablis » (des vins blancs, généralement élaborés à base de colombard et d’autres cépages blancs), « Rhone », « Chianti », « Rhine » ou « Burgundy » (en anglais dans le texte). L’abus de langage est toléré, car ces vins ne sont destinés qu’au marché domestique, et leurs producteurs en font usage depuis des décennies. Le problème, c’est la mauvaise réputation qu’ils donnent aux appellations qu’ils abusent. Pour beaucoup d’Américains, le chablis reste une piquette jaune à 3 dollars le litre, légèrement sucrée et donnant des maux de tête le lendemain. Rien à voir avec le vin de chardonnay du nord de la Bourgogne.

Burgundy
Chablis?Les producteurs américains de gros vins qui tachent utilisent encore des appellations comme « Chablis » , « Chianti » ou « Burgundy » .

Le plus intéressant, c’est que si la pratique remonte à loin, les protestations sont tout aussi anciennes. Dans l’édition du 26 juin 1900 du San Francisco Call, un éditorialiste signe une colonne titré « Our Wine and French Label », où il se lamente que les vins californiens soient vendus sous un « faux label » : « [La pratique] discrédite notre vin, rendant sa vente difficile sous son vrai nom. Le vin qui a été étiqueté improprement fait la promotion de la France, et non de la Californie, entretenant la conviction sur la côte est que cet état ne peut pas fournir de vin aux tables les plus fines du pays. Cela nous handicape tout en nourrissant le prestige de notre rival ».

Aux États-Unis, la bataille va être rude. Mais de récents mini-scandales qui affectent plus directement les producteurs et consommateurs américains pourraient aider le combat des viticulteurs européens. En 2007, l’association Napa Valley Vintners, qui a contribué au lancement du Center for Wine Origins en 2005, a entamé des poursuites judiciaires contre une trentaine de sociétés, du Royaume-Uni à la Chine, vendant du vin sous le label « Napa » ou une appellation dérivée, alors que leur contenu ne provient pas de la vallée. Le nom de « Napa » s’est même vu reconnaître le statut d’« indication géographique » par l’Union européenne, au même titre que les AOC françaises ou les IGT italiennes.

Même au niveau domestique, l’appellation d’origine est une question qui a pris une soudaine importance pour les producteurs soumis à une concurrence qu’ils jugent déloyale. Les fabricants de sirop d’érable du Vermont se battent contre l’utilisation abusive du nom de leur état par des concurrents, pour établir une loi qui régisse leurs produits de la même façon que celle qui protègent déjà les pommes de l’état de Washington, les oranges de Floride ou les pommes de terre de l’Idaho. Et les viticulteurs du comté de Napa sont en litige depuis des années avec la Bronco Wine Company de la vallée de San Joaquin, qui commercialise notamment la marque Charles Shaw (que les clients de Trader Joe’s connaissent plus familièrement sous le nom de two-buck chuck), qui a racheté au cours des décennies des domaines en difficulté dont le nom inclut des zones viticoles réputées.

La mission du Center for Wine Origins s’intensifie au moment même où des producteurs français de vins pétillants non champenois commencent à faire leur trou aux États-Unis. On trouve de plus en plus de crémants de Bourgogne ou d’Alsace, voire des touraines pétillants ou des blanquettes de Limoux chez les cavistes américains, contents de pouvoir vendre des pétillants français pour moins de 20 dollars la bouteille, car les consommateurs se serrent la ceinture et dépensent moins, se rabattant sur ces options meilleur marché, plus compétitifs avec les cavas et proseccos.

Reste à savoir si leur popularité naissante va contribuer à la confusion, ou au contraire à l’éducation des consommateurs vinophiles américains en matière de champagne.

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