Le chantage de Lockheed Martin

Le F-22 est un très bel avion. Furtif et capable d’atteindre 1,7 fois la vitesse du son sans afterburners, il est la fierté de ses parents Lockheed Martin et Boeing, et le fleuron de l’U.S. Air Force.

Le problème, c’est que le Raptor a été conçu dans les années 90, pour remplacer le F-15 vieillissant et comme réponse à la dernière génération de chasseurs MiG et Sukhoi russes, et en passant pour concurrencer l’alors hypothétique Eurofighter Typhoon. C’est un avion superbement adapté pour une guerre conventionnelle, et personne n’ose avancer qu’un F-22 serait véritablement menacé par un Su-30, un Rafale ou un Typhoon — les pilotes des avions ennemis ne verraient vraisemblablement jamais apparaître le chasseur américain sur leur radar au moment où ils seraient abattus par un missile lancé à partir d’une de ses baies amovibles.

F-22

Beau comme un oiseau de proie et ayant obtenu un rôle vedette dans le divertissement simplet Transformers du toujours très patriotique réalisateur Michael Bay, le Raptor coûte cher. Il ne s’agit pas tant du prix de l’avion (quelque 140 millions de dollars pièce), mais de la maintenance du projet, dont le coût a explosé le budget initial. Lorsque le gouvernement Obama a passé en revue les différents programmes militaires et leur coût, le F-22 a fait tache, d’autant qu’il n’est pas adapté aux missions que les forces armées américaines ont effectué au cours de la dernière décennie. Il n’a pas été utilisé une seule fois en Iraq ou Afghanistan (le secrétaire de la Défense Robert Gates déclarait même l’année dernière que le F-22 n’avait aucun rôle à y jouer), et la vente d’appareils au Japon, qui aurait pu sauver l’engin, semble être tombée à l’eau. La plupart des quelques douzaines de Raptors en service sont basées aux États-Unis, ou participent à des exercices dans le Pacifique nord basés pour la plupart sur des scénarios où Kim Jong-Il pète un plomb.

La menace d’une annulation du programme F-22 fait évidemment grincer des dents chez Lockheed, pour qui le Raptor représente plusieurs milliers d’emplois, sans compter le travail qu’il fournit à travers plus de quarante états parmi des milliers de sous-traitants. Au total, Lockheed (qui possède un centre à Sunnyvale) et ses lobbyistes soutiennent que quelques 95 000 emplois seraient mis en péril si jamais l’avion était enterré — un chiffre qui semble largement gonflé aux critiques du programme.


Ça n’est donc pas un hasard si Lockheed Martin nous assène ces temps-ci sur la télé américaine, notamment sur les chaînes d’information continue du câble, des publicités vantant ses prouesses, et plus particulièrement celles du F-22, proclamant : « America’s air dominance for the next 40 years is assured » (« La dominance aérienne américaine est assurée pour les 40 prochaines années »).

Le sous-entendu est évident : si vous arrêtez de commander des F-22, les soldats américains seront désormais à la merci des avions ou missiles ennemis. Peu importe si cela n’est pas arrivé depuis plusieurs décennies, et si tous les experts ès guéguerre pensent que les conflits futurs ressembleront beaucoup à ceux dans lesquels sont actuellement enlisées les troupes américaines et otaniennes dans le Proche Orient. Instiller la peur parmi le bon peuple que ses soldats pourraient être menacés (ça marche aussi chez les Français, il suffit de voir comment une embuscade ayant coûté la vie à dix soldats à suffi à convaincre l’opinion publique qu’il fallait se retirer de l’Afghanistan) est un bon vieux truc dont le gouvernement Bush a habilement abusé pour justifier toutes sortes de mesures douteuses.

Les grosses ficelles de Lockheed et l’argument des emplois perdus risquent cependant de ne pas peser suffisamment lourd face aux coupes budgétaires que le gouvernement Obama compte bien implémenter. Le bon peuple américain a beau aimer ces beaux avions qui incarnent superbement la supériorité militaire de leur pays, ils placent désormais la crise financière au-dessus de tous les autres problèmes, y compris les guerres en Iraq et en Afghanistan.

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