Gazon maudit

Golf
Un cours de golf à Palm Springs, dans le désert sud-californien. Photo : JoeBehrPalmSprings (licence CC)

Le printemps arrive, et les zones du bout de pelouse d’où j’ai péniblement déterré de mauvaises herbes incroyablement tenaces commençaient à faire tache. J’ai donc hier ensemencé quelques pieds carrés d’un mélange de graines. Je ne vise pas un gazon de la qualité d’un cours de golf, juste de quoi boucher les trous. Mais franchement, si j’étais propriétaire de cette maison, je laisserais la nature faire une bonne partie du boulot. Plantes grasses et cactus décoreraient la moitié du petit bout de terrain devant la maison, quelques fleurs sauvages ici et là, et le reste serait converti en potager.

Les précipitations de ces dernières semaines sont une bénédiction, mais ne suffiront apparemment toujours pas à compenser l’énorme déficit hydrique de l’état. L’hiver a été particulièrement sec en Californie, dans une région où 80% des précipitations annuelles ont lieu entre la mi-novembre et la mi-février.

À moins que le Déluge n’ait lieu au cours du printemps, 2009 sera encore une année de sécheresse — c’est d’ailleurs ce qu’a proclamé le gouverneur Schwarzenegger. La situation est particulièrement sévère dans la région de la Baie à cause du manque de diversification en matière de source aquatique.

HHA
Le réservoir Hetch Hetchy, dans le parc national de Yosemite, d’où provient l’eau des robinets des San-Franciscains. Photo : Love Earth Photography (licence CC)

Le plus gros de l’eau de l’état est utilisé par les agriculteurs. Et l’un des problèmes qui se posent lorsque la ressource vient à manquer est l’incroyable dépendance de la plupart des cultures de la Vallée centrale en matière d’irrigation, notamment au sud. La vallée San Joaquin était par endroits un véritable désert avant l’avènement des aqueducs. Le Delta du Sacramento a certes toujours été généreusement arrosé par deux fleuves et de nombreux autres affluents, favorisant l’agriculture. Mais les fermiers de la région se sont spécialisés au fil des années dans des denrées nécessitant une irrigation intensive — tomates, abricots, amandiers, coton, riz, etc.

L’abreuvement des grandes métropoles californiennes par Hetch Hetchy et l’Aqueduc de Californie modifia considérablement le style de vie des Californiens des grandes villes et leur région. Comme sur la côte est, les gazons bien coupés des familles californiennes établies en banlieues devinrent synonymes de prospérité, arrosés régulièrement pendant l’année, rivalisant de verdeur avec les nombreux cours de golf qui commencèrent à couvrir des zones où ne poussaient auparavant que des buissons rabougris.

Pelouses
Gazon maudit
Surfaces couvertes de gazon aux États-Unis. Images : Cristina Milesi, NASA Ames Research Center.

Les Californiens continuent à dérouler des mottes de gazon devant chaque nouvelle maison, y compris dans le sud plus sec de l’état, où un tapis d’herbe soigneusement entretenu est toujours vu comme un signe extérieur de richesse. La plupart des frontyards banlieusards californiens sont équipés d’un système d’arrosage souterrain et souvent automatisé. Le gazon y est généralement posé à la fin de la construction de la maison, sous la forme de rouleaux de terre déjà recouvert d’une variété d’herbe qui n’est pas toujours adaptée au climat de la région.

D’après les recherches effectuées pour le programme Earth System Science de la NASA au Ames Research Center de Mountain View par Cristina Milesi, une scientifique d’origine italienne, le gazon est vraisemblablement la culture couvrant la superficie la plus large aux États-Unis. La carte ci-dessus montre d’ailleurs que les pelouses sont concentrées aux mêmes endroits que la population américaine, quel que soit le climat, y compris dans les régions les plus arides. Et l’herbe constituant le plus gros de ces pelouses est essentiellement la Kentucky bluegrass, qui comme son nom l’indique est originaire de l’est du pays, nécessitant un arrosage régulier.

Certaines localités et associations de propriétaires continuent même de faire appliquer des clauses forçant les résidents à maintenir leur herbe verte, parfois en contradiction avec des arrêtés municipaux ou interdisant l’arrosage des gazons en période de sécheresse ou les instructions fournies par les comtés ou l’état. Du coup, certains optent pour le gazon artificiel, qui reste malgré tout interdit dans de nombreux quartiers des classes moyennes ou supérieures.

Cacti
San Felipe
Exemples de xeriscaping, dans le Nouveau-Mexique. Photos : hey skinny (licence CC), WG Finley (licence CC).

Pourquoi ne pas abandonner le gazon complètement ? L’image de la maison de banlieue encadrée par un joli carré de verdure tient encore une place importante dans la culture contemporaine californienne (et ailleurs). Les jardins de type Southwest (parfois appelés Santa Fe Style) restent encore l’exception plutôt que la règle.

Le concept a pourtant le mérite d’économiser en matière d’irrigation. Santa Fe, la capitale du Nouveau-Mexique, a toujours eu un gros déficit hydrologique. Du coup, même si certains quartiers résidentiels construits dans les années 80 et 90 continuent à y maintenir la tradition américaine du gazon, de nombreux propriétaires préfèrent opter pour un style plus en accord avec le climat et l’écosystème local. Le paysagisme en question, également appelé xeriscaping, repose sur une analyse du site à partir de la flore indigène. Autrement dit, on ne cherche pas à reproduire un jardin modèle tel qu’il a été planté en Nouvelle-Angleterre, mais on utilise principalement des plantes natives groupées par orientation, pente et besoins en matière d’irrigation. De tels jardins font aussi souvent appel pour la décoration à des roches et minéraux locaux, et optimisent leur usage de l’eau fournie par les précipitations et l’irrigation. Cactus et autres plantes grasses sont privilégiées, ainsi que les autres espèces résistantes à la sécheresse.

La municipalité de Las Vegas encourage le xeriscaping en simplement restreignant l’arrosage des pelouses. De mai à septembre, pas question de mouiller son gazon entre 11 et 19 heures, et les arroseurs ne sont permis que quatre jours par semaine, sous peine d’amende. Logique, après tout : Vegas est au milieu du désert.

Le xeriscaping gagne aussi du terrain dans le reste du Sud-Ouest. Il existe de superbes exemples, poussés à l’extrême, comme le très beau jardin de cactus de Stanford, restauré il y a une petite décennie. Je rêve de créer un jour un paysage similaire.

En attendant, puisque nous louons, je ne modifie que très progressivement et avec un budget limité le bout de jardin devant la maison. Je compte bien limiter au strict minimum l’arrosage de la pelouse pendant l’été. D’autant que si des consignes sont données pour économiser l’eau (ce qui est plus que probable), cela me servira de prétexte pour suggérer à la propriétaire de laisser crever la pelouse, et de la remplacer par des graviers, des pierres décoratives, des plantes grasses et des fleurs sauvages de la flore endémique. Après tout, c’est elle qui paye la facture d’eau.

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