Uvas

Il est six heures et demie du mat et le soleil fainéasse encore à darder ses rayons de derrière la chaîne volcanique de Clear Lake. Je me demande pourquoi, chômeur officiellement depuis seulement ce matin, j’ai eu l’idée de programmer le réveil pour bipper si tôt. Ah oui, ça me revient maintenant.

Samedi, histoire de me consoler de mon lourdage, nous avons notamment fait un tour du côté de Six Sigma Ranch, dans le sud du comté, où nous avons pris livraison de vin commandé il y a quelques semaines. Le domaine est une superbe et immense propriété où la famille Ahlmann s’est établie il y a une décennie. Des vignobles ont été plantés au cours des années, et il y a seulement deux ans, les premiers millésimes de leur vin, élevés par un Français qui s’est l’année dernière établi à son compte dans la vallée voisine de Napa, nous ont fait forte impression. Nous sommes restés fidèles à leur production, et le ranch compte désormais des chevaux et quelques têtes de bétail — bovins et moutons — contribuant à établir un système de développement durable. Nous sirotons le rosé du domaine, et l’un des deux fils de la famille, Christian, vient nous dire bonjour. On se connaît un peu, et ils nous parle des progrès du ranch. Avec l’introduction récente des bœufs, il a dû se mettre à l’équitation. Il s’est récemment rendu compte qu’une bonne vieille monture équine est finalement bien plus efficace qu’un quad pour rabattre un troupeau qui a décidé de s’engager dans un vallon pentu.

cabernet
Les fameux FYBs.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

On commence à parler vignoble, car j’aime bien le pinard, mais j’aime aussi apprendre comment il est fait. C’est mon côté un peu obsessif. Je vois un carré de jeunes plants de vigne en pots sous un vieux chêne, encore fraichement greffés, et je demande à Christian ce dont il s’agit. « Du tempranillo », me répond-il. Il va planter ça dès que les vendanges seront terminées. Je lui indique alors que je suis prêt à filer un coup de main.

C’est mon côté obsessif à l’œuvre, là encore. L’année dernière et jusqu’en juin dernier, j’ai pris des cours du soir et du week-end à Napa Valley College. Viticulture et œnologie. J’ai appris pas mal de choses, en théorie, mais aussi en pratique — j’ai passé deux samedis à tailler les vignes dormantes du vignoble étudiant de la fac, situé juste en bordure de la route 29, à la sortie de Napa. Je ne sais pas encore s’il s’agissait de mon plan B. Ma motivation était la suivante : j’aime le vin. Et nous vivons dans Wine Country. Si jamais je perdais mon boulot (non, je ne suis pas défaitiste ou pessimiste, mais voyez-vous, quand on vit ici, il faut savoir se préparer au pire), avoir une connaissance théorique et empirique de la viticulture ne peut pas faire de mal, car côté boulot, il n’y a pas grand chose d’autre dans ce comté où le taux de chômage atteint désormais plus de 15%.

« You’re welcome », me dit Christian, toujours heureux, j’imagine, d’avoir de la main-d’œuvre gratuite. Je te tiens au courant, lui dis-je, avant de repartir avec nos bouteilles. Mardi, je lui envoie un message, lui disant que je suis dispo jeudi et vendredi. Il me répond mercredi et me donne rendez-vous le lendemain matin.

Je pars donc un peu avant 7 heures, et j’arrive à la demie au crushpad, établi provisoirement en plein air sous un abri provisoire (une structure permanente sera construite dans les années qui viennent, mais pour l’instant les cuves sont en plein air). La cave a été creusée dans un pan de montagne, comme souvent dans la région.

Les ouvriers sont là, ainsi que Matt, le winemaker, et d’autres personnages que je connais de nom ou de vue. Ils attendent la première livraison de grappes. Matt est enthousiaste. C’est la première récolte de cabernet-sauvignon de l’année. L’équipe de la cueillette est à l’œuvre depuis 6h30. Les premières caisses ne devraient pas tarder. « You’re looking for work? », me demande un ami du domaine. Je bafouille. Avant que je n’ai pu articuler une réponse, il m’explique qu’il sait qu’un domaine du comté (dont j’aime bien les vins blancs) a besoin d’un ouvrier pour les huit prochaines semaines. Sept jours sur sept, avec heures supplémentaires, 12 dollars de l’heure. Il me donne un nom et repart. Un pickup arrive, avec une cinquantaine de FYBs remplis de grappes de cabernet-sauvignon. Au boulot.

On décharge les caissons jaunes. Toni, le cellarmaster qui dirige l’équipe, me met au tri de grappes, qui ne nécessite qu’une formation rudimentaire. Matt me montre comment faire : Les caisses de fruit sont déchargées sur une bande transporteuse, et nous devons effectuer un second tri (la première phase de tri a eu lieu dans le vignoble, où les vendangeurs ne doivent cueillir que les meilleures grappes, quitte à en laisser la moitié sur les vignes). Mon boulot est donc d’enlever les feuilles et brindilles, mais aussi de retirer au passage les grappes aux raisins trop secs ou pas assez mûrs. Et puis il y a les intrus qui se sont faufilés là : guêpes, abeilles, mantes religieuses, araignées, même un lézard perdu. Les grappes triées tombent ensuite dans une machine à érafler (destemmer), qui sépare les baies de la rafle.

C’est du travail à la chaîne, mais nécessaire à la qualité du produit. La troisième phase de triage est effectuée par une équipe féminine. Les ouvrières trient à la main chaque baie pour éliminer celles qui sont trop sèches, pas assez mûres ou endommagées, et retirent les restes de rafle qui sont encore présents. Il existe des machines pour effectuer ce tri, quoique rien ne remplace encore le savoir-faire humain. Mais un winemaker de Napa me parlait récemment d’une technologie qu’il a vue à l’œuvre et qui l’avait fortement impressionné, faisant appel à une caméra couplée à un ordinateur, triant chaque baie selon sa couleur, et éjectant à l’aide de soufflets celles qui ne correspondent pas à la qualité optimale. Ici rien de tout ça, la mécanisation est encore très traditionnelle. La fortune des Ahlmann est déjà faite. Ce que Matt et Christian visent, c’est la qualité, pas la quantité.

FYBs
Deux tonnes de cabernet-sauvignon à décharger.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Vers dix heures, Christian m’appelle. Il a besoin d’aide pour aller chercher une cargaison de fruit dans le vignoble. J’embarque dans le pickup et nous suivons un chemin au milieu du chaparral qui après quelques miles débouche sur un plateau tapissé d’herbe jaunie par l’été et de chênes couverts de Spanish moss. Un grand vignoble est adossé sur Diamond Mine Mountain, dont il porte le nom. Je descends du véhicule pour ouvrir le portail — les vignes sont clôturées pour les protéger des chevreuils. Christian me fait faire le tour du propriétaire, et nous longeons le vignoble, dont il identifie les différents blocs — cabernet, tempranillo, encore du tempranillo, planté tout récemment, l’abri pour les moutons et le chien, qui les protège des coyotes, et, au plus haut du versant, le bloc de pinot noir, qui a été vendangé il y a déjà quelques semaines. De là, au sud-est, on aperçoit un petit bout du lac Berryessa, dans le comté de Napa. L’endroit est superbe, sauvage, sans une autre route ou construction à l’horizon.

Christian finit sa boucle est nous cherchons l’équipe des vendangeurs. Le Néo-Zélandais Bruce est là depuis avant l’aube avec sa femme, son frère et la petite amie de celui-ci. Nous chargeons une cinquantaine de FYBs remplis de grappes noires à l’arrière du pickup — ah oui, les FYBs. Ces caissons en plastique jaune ont été introduits en Californie par certains domaines viticole français, notamment Mumm, et de plus en plus d’exploitations vitivinicoles ne jurent que par eux pour les vendanges. Dans Wine Country, les ouvriers agricoles les ont vite baptisés FYBs, un acronyme signifiant Fucking Yellow Boxes. Pas « funky » ni « fantastic », comme vous diront certains guides touristiques de Napa Valley. Non, le « F » de FYB désigne bien l’aspect encombrant du caisson, destiné à contenir 40 livres de raisin, et dont la manipulation quotidienne tue les épaules des plus costauds. FYB est devenu la désignation américaine quasi-officielle de l’objet, qui a cependant le mérite de permettre le transport du raisin entre le vignoble et le triage sans trop l’abîmer.

Nous repartons pour le crushpad avec notre cargaison, rencontrant au passage trois jeunes chevreuils peu pressés de nous céder la priorité, et Christian me montre le petit canyon où, il soupçonne, vit une famille d’ours, dont l’un causa quelques dommages à quelques pieds de vignes il y a deux ans. Il plaisante à mon sujet et à celui des amis de Bruce : « Je ne connais pas un autre secteur où il est aussi facile de recruter des volontaires pour bosser gratuitement. » C’est vrai. Je lui raconte que mon grand-père, qui tomba amoureux de l’Alsace pendant ses années de prisonnier de guerre, où il fut affecté à des fermes allemandes, retournait régulièrement faire les vendanges à l’automne, pour le plaisir, pas rancunier. Dans notre famille on a ainsi acquis le goût des vins alsaciens, et mes parents ont toujours eu des bouteilles gewürztraminer ou de riesling dans leur cave.

Une fois déchargées les presque deux tonnes de raisins, je reprends mon poste. À midi, pause déjeuner. Toni met un point d’honneur à nourrir ses troupes lui-même. Il a mis à griller sur le barbecue du chorizo et des flank steaks, les viandes de prédilection de la communauté mexicaine à cuire au charbon de bois. Je prends un tortilla chauffant sur un coin du grill, sur lequel j’empile le riz et les haricots servis sur la table, et un bout de chorizo, le tout rincé par une canette de diet Pepsi.

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Le cabernet-sauvignon arrive sur le crushpad.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Nous reprenons le travail. À trois heures, c’est la pause. « Break », me dit l’ouvrier déchargeant les FYBs, désignant le bouton Stop de la bande transporteuse, que je pousse. C’est je crois que le seul mot que nous échangeons pendant la journée. Son anglais est clairement limité, et mon espagnol de survie est cruellement inadapté au vocabulaire viticole. Ma seule interaction hispanophone du jour s’est limitée à crier « uvas » pour réclamer une nouvelle palette de FYBs à trier.

Christian me voit boire ma canette de Pepsi. « Tu es encore là ? » Bah oui, lui dis-je. Tant qu’à faire, autant finir la journée. Je ne vais pas me pointer en touriste, m’amuser deux heures, et repartir chez moi au début de l’après-midi pendant que les ouvriers continuent à bosser. Ça manquerait de respect, je trouve. Et surtout, ça m’occupe. J’ai passé mon lundi et mon mardi à bosser sur mon CV, et je sais que je vais devoir passer mon vendredi à faire la même chose. J’ai besoin de me changer les idées. Et en passant d’en apprendre plus sur l’industrie viticole. On ne sait jamais.

Au total, le contenu de 250 FYBs aura été récolté, trié, et pompé dans l’une des cuves de fermentation à la fin de la journée, soit dix tonnes impériales de cabernet-sauvignon avant triage. Mais les vendanges d’aujourd’hui ne représentent qu’une partie du vignoble de cabernet. Le fruit est mûr à 25 degrés Brix, mais Matt pense qu’il peut le pousser encore pendant quelques jours. Les températures se sont légèrement rafraichies récemment — encore qu’une vague de chaleur est prévue pour le week-end — mais le winemaker pense qu’il peut prendre ce risque. Je dis à Christian que je suis partant pour faire les vendanges lundi. « Si ça continue, va falloir qu’on te fasse un bulletin de salaire », plaisante-t-il à moitié.

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Triage manuel des baies.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

C’est donc la bonne nouvelle. Il y a du boulot, c’est confirmé. D’ailleurs, lors de la pause, je discute avec Toni, le cellarmaster. Il travaille sur le ranch à plein temps depuis plusieurs années, et désormais vit sur place. Son équipe vient de Calistoga, dans le nord de la vallée de Napa, à trois-quarts d’heure de route environs. Je suis étonné. « C’est difficile de trouver de la main d’œuvre locale dans le comté, explique-t-il. Trop de drogues ».

C’est vrai que je suis bien placé pour le savoir, ma douce poursuivant régulièrement des suspects impliqués dans toutes sortes de délits souvent motivés par le trafic de drogue. Outre sa production de meth, le comté est connu pour sa production de marijuana, qu’il s’agisse de trafiquants du coin abusant d’une loi trop vague sur le cannabis médical, ou de cartels mexicains transformant des acres de terrains privés ou publics dans des coins paumés en champs de marie-jeanne que les autorités fédérales, avec l’appui de la police locale, confisquent arme au poing. Il y a ainsi des coins du comté dans lesquels il est fortement déconseiller d’aller faire une randonnée. Les premières arrestations liées au trafic illégal de marijuana depuis le début du gouvernement Obama ont même eu lieu à seulement quelques miles de chez nous à la fin août.

Évidemment, le tarif horaire n’est pas génial pour l’ouvrier de base. Mais il est bon de savoir qu’il y a du boulot dans le coin si jamais j’ai besoin de suer 60 heures par semaine pour payer les factures. C’est apparemment plus facile que de décrocher un boulot de serveur dans un resto ou de vendeur chez Gap lorsqu’on n’a aucune expérience dans le secteur et passé l’âge de la fac. Et ici, on ne me sort pas que je suis sur-qualifié, un refrain courant mais toujours difficile à avaler lorsqu’on chercher désespérément un salaire pour payer le loyer.

Christian m’a laissé sur le siège de la voiture deux bouteilles. Le vin de tempranillo 2006, et le millésime 2008 du vin de sauvignon du vignoble Rooster, qui n’a pas encore été commercialisé. Et un t-shirt aux armes du domaine. J’ai donc été payé en vin. Pas une mauvaise opération.

Je rentre à la maison, épuisé, de cette fatigue que mon vieux père, en bon charpentier aimant à charrier son étudiant en lettres de fils, vantait lorsque je venais de passer la journée à faire les corvées de jardinage que je détestais, et que j’effectue désormais pour me relaxer. Il est dix-huit heures et j’ai juste envie de dîner et dormir. Lundi, debout à 5h30 pour le reste des vendanges.

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