Moore Grapes

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Le domaine Moore Family Winery, dans les Red Hills du comté de Lake.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Il est un peu plus de 7 heures dimanche matin et je suis en route pour les Mayacamas. Ma petite femme doit me maudire pour l’avoir réveillée si tôt au lendemain d’un 5K qu’elle a couru à Lakeport, et après une soirée tardive entre amis autour de burgers de bison et courgettes grillés sur le Weber et arrosés d’un zinfandel de Paso Robles.

Mais j’ai promis à Beau Moore la veille que je viendrais filer un coup de main pour les vendanges ce matin. Les Moore, que nous connaissons bien (nous nous sommes même mariés sur leur domaine en juin dernier), ont une superbe exploitation dans les Red Hills, une région viticole dans les monts Mayacamas qui doit son nom à sa terre volcanique rougeâtre et parsemée d’obsidienne. Ses vignes ont une réputation grandissante, notamment auprès des domaines voisins de Napa qui peuvent s’y approvisionner en raisins de qualité à des prix largement inférieurs à ceux des fruits des vignobles de leur région.

J’ai pris avec moi mon sécateur Felco, au cas où j’irais travailler dans les vignes. Mais en arrivant, je vois que l’équipe de la cueillette est déjà à l’œuvre, et ils travaillent vite. Très vite, même. Une fois remplis leur caisson, les vendangeurs courent le vider dans le container placé au bout de la rangée, et reviennent pour continuer à cueillir, toujours au pas de course.

Il faut dire qu’ils sont payés au rendement, donc autant être rapides, finir le boulot et aller travailler ailleurs, ou profiter du reste du dimanche. Beau rémunère l’équipe légèrement au-dessus du prix du marché, d’autant qu’il s’agit d’un vignoble en pente : 140 dollars la tonne impériale. Il pourrait ne payer que 90 dollars comme certains ou même 120 dollars, le cours moyen pour ce type de travail, mais la qualité de la cueillette s’en ressentirait, et il ne serait pas sûr d’avoir une équipe ce matin-là.

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Les vendangeurs gagneront ce matin 140 dollars la tonne.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Je décide donc que je serai plus utile sur le crushpad, où Beau et Steve viennent d’installer la machine à érafler. Le premier Macrobin de sirah arrive sur la remorque d’un tracteur. Les températures se sont rafraichies au cours des derniers jours. Il y a encore une semaine, les vignes baignaient dans une chaleur de 40 degrés. Mais vendredi, il faisait seulement quelques degrés au-dessus de zéro au petit matin. Du coup, les grappes sont très fermes. Dans la bouche, elles explosent en jus sucré à 25 degrés Brix et en petits cristaux de glace que le soleil levant n’a pas encore fondus.

« Ce matin on fait dans le biodynamique », plaisante Steve, faisant allusion à la pleine lune de la nuit dernière. Les vignobles Moore sont d’ailleurs élevés de façon biologique, mais le raisin n’a pas été certifié. Il faut dire que les démarches sont coûteuses, et la mention « Made with Organically Grown Grapes » ou « Made with Organic Grapes » sur l’étiquette ne représente pas un avantage prouvé au niveau des ventes (certains estiment même que cette appellation est un handicap au niveau marketing, certains vins médiocres l’utilisant comme seul argument de vente). Steve est à la maintenance de la machine à érafler dont il surveille l’opération, que Beau et ma pomme alimentent en grappes fraichement cueillies. Mais la machine a bien du mal à suivre. Les raisins sont particulièrement froids, et nous devons à plusieurs reprises l’arrêter et extraire le fruit qui l’enraye, et retirer manuellement l’excès de rafle craché accidentellement par l’engin dans le container recevant les baies, qui risquerait de produire un vin trop tannique.

D’autant que Beau, à l’instar de la majorité des vignerons californiens, ne fait que du vin de cépage — en tout cas pour l’instant. Il ne veut pas se donner l’option de masquer un vin mal charpenté en l’assemblant à un autre cépage, histoire de camoufler son imperfection. La pratique est courante, mais pour lui, c’est tricher. Le domaine produit avec ses propres vignes un vin de cabernet-sauvignon, un vin de sirah et depuis l’année dernière un vin de zinfandel. Les Moore achètent aussi à des viticulteurs du comté du sauvignon, de la sirah et du cabernet-sauvignon supplémentaires pour des vins distincts de leurs vins de cépage estate, et du malbec.

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Beau Moore et sa femme Gabriella dérapent la sirah du domaine.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Faire un blanc était une nécessité commerciale. En Californie, très rares sont les domaines ne produisant que du rouge et pas de blanc, ou l’inverse. Beau compte planter bientôt ses propres cépages blancs, mais il n’est pas encore sûr de ce qu’il choisira. Son vin de malbec, un cépage encore confidentiel en Californie, s’est fait remarquer et figure sur le menu du Bistro Jeanty, à Yountville. Et depuis l’année dernière, il produit avec sa sirah et du grenache un rosé de saignée très sympathique qui lui vaut des compliments.

Cette année, il a innové en achetant du charbono dans la vallée de Napa. Ce cépage reste confidentiel en Californie, où il n’en existe qu’une quarantaine d’hectares plantés. Si vous êtes jurassien, le nom vous dit sûrement quelque chose : il s’agit en effet du même cépage appelé « charbonneau » dans cette région de France, ou « corbeau » en Savoie. Pendant longtemps on crut qu’il s’agissait du dolcetto, un cépage italien, mais les analyses de DNA ont invalidé cette croyance dans les années 90. Beau a aussi pour la première fois fait du muscat, un cépage populaire dans le comté, où Wildhurst et surtout Ceago en font des vins de dessert très agréables.

À 8h30, trois générations de Moore sont présentes sur le crushpad : Steve et son fils Beau, leurs épouses respectives, et une flopée de petits-enfants. Les adultes sont au travail, et Robin, la dynamique matriarche, nous a apportés des sandwiches et surveille les enfants qui sont apparemment en train de mettre au point une « potion » à base de jus de raisin. Le chien de la famille, un gros Saint-Hubert affectueux, traîne son museau et gobe des baies de raisin.

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Le propriétaire Steve Moore examine le zinfandel du domaine.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

« L’année prochaine, nous aurons une table de tri », explique Beau pendant que nous déchargeons un container de zinfandel fraichement cueilli sur les jeunes vignes du domaine — c’est seulement le deuxième millésime qu’elles produisent, mais le fruit est mûr à souhait, bourré de sucre. Les Moore ont lancé leur vin et ouvert le domaine au public en 2007. L’investissement, une centaine d’acres dans une région prometteuse, se doit d’être positif. La famille n’a pas l’avantage des propriétaires de Six Sigma Ranch, Ceago ou Brassfield Estate, dont la fortune est déjà faite, et pour qui la production de vin est l’aboutissement d’un rêve ou d’une passion. Heureusement, le vin n’est pas la seule source de revenus, et le domaine Moore organise de temps à autres des concerts et loue l’endroit pour des événements privés, le tout coordonné par Stepheny, la fille de Steve.

À 11 heures, c’est la pause, et j’en profite pour aller rendre visite à mes ruches, que j’ai installées au printemps en haut du vignoble. J’ai embarqué avant de partir quelque douze litres de sirop de sucre pour nourrir mes abeilles. C’est l’automne, et j’ai inversé les proportions eau/sucre pour simuler un flux de nectar, plutôt que pour stimuler la production de cire. Il me faudra cependant revenir dans les jours qui viennent, car la quantité de sirop suffit à peine, et je dois aussi saupoudrer du sucre glace sur les abeilles pour limiter la population de mites. Les colonies semblent toutefois bien se porter, mais je vais les surveiller de près pendant le reste de la saison. L’hiver peut arriver ici de façon rude, et je veux m’assurer qu’elles auront assez de miel ou de sirop pour survivre la neige et le froid.

Je redescends sur le crushpad, où Steve et Beau viennent d’en finir avec le reste du zinfandel du domaine. J’ai apporté quelques petits bocaux de miel récolté début août que je donne à la famille. Les enfants sont tout excités de savoir qu’il s’agit du produit des abeilles dont ils connaissent bien les ruches. Beau me dit qu’il m’appellera pour lui filer un coup de main pour presser, dans deux jours. Steve me remercie encore et me dit de prendre quelques bouteilles avant de partir dans la salle de dégustation. Ce système de paiement en vin commence à me plaire.

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