Notes sur une tablette

Moïse
Le livre de Jobs.
Illustration : Gustave Doré, bande d’incultes.

Les rédacteurs en chef et blogueurs spécialisés attendent avec impatience le 27 janvier, une date qui est décrite du côté de Cupertino comme un séisme annoncé, et qui leur donnera l’occasion de titrer The Book of Jobs. Il s’agit sans doute de l’appareil le plus attendu depuis l’iPhone. Gawker est même prêt à payer au moins 10 000 dollars US pour une photo authentique de l’engin.

Apple a programmé un événement à San Francisco au Yerba Buena Center, à côté du Moscone Center où doit se dérouler la MacWorld Expo annuelle trois semaines plus tard. Certains prédisent déjà qu’il s’agira de la dernière présentation faite par Steve Jobs. L’objet qui doit y être annoncé, selon des rumeurs persistantes, est une tablette.

On ne sait pas grand chose de l’appareil en question. On parle d’écran de 8,5 à 10 pouces en diagonale. Il y a les déductions qui semblent couler de source : l’appareil serait tactile (et vraisemblablement multitouch), comme pour l’iPhone et l’iPod touch. Il va de soi qu’Apple vendrait du contenu lisible par le gadget via l’iTunes Store, tout comme Amazon permet aux utilisateurs de Kindle d’accéder à un magasin en ligne où acheter livres et abonnements à des journaux et magazines. Comme le Kindle, la tablette d’Apple aurait le wifi intégré, permettant d’accéder à l’iTunes Store. L’écran serait en couleur, contrairement au Kindle.

Le reste des spéculations quant aux spécifications dépend de la vocation de l’appareil. Certains y voient un ordinateur de type Tablet PC, aux fonctionnalités similaires à ceux pondus par différents fabricants au cours des dernières années, et qui n’ont guère d’applications pratiques en dehors des hôpitaux. Les prototypes imaginés sont de simples ordinateurs ultra-plats. Certains nécessitent un clavier externe pour la saisie de texte, d’autres un clavier tactile comme sur l’iPhone, en plus grand évidemment.

Ces prédictions semblent à côté de la plaque — sans jeu de mots vaseux. Un tel appareil n’a pas de raison d’être. Le marché des netbooks se porte bien, et Apple a déjà un Mac certes trop large et cher pour en faire partie, mais ultra-léger, le MacBook Air. Un netbook sans clavier physique, même à écran tactile, aurait bien du mal à trouver sa niche en dehors des fanboys les plus dévoués. Apple n’aime guère ces mini-portables de toutes façons (dont la marge de profit est ridiculement mince), et Tim Cook a déjà décrit l’iPod touch comme le netbook de la firme de Cupertino (cela ne veut évidemment rien dire, puisque Steve Jobs et ses lieutenants se sont fait une spécialité de ridiculiser un type d’appareil avant d’en introduire un exemplaire quelques années, voire quelques mois plus tard).

Apple a fait un carton avec l’iTunes Store en tant que plate-forme de distribution pour la musique et les apps. Les boutiques en ligne vendent également des livres audio via un partenariat avec Audible, des films et des programmes télé dans certains pays, distribue des enregistrements de cours universitaires, et sert d’annuaire de podcasts.

Il semble évident qu’Apple va pondre un appareil qui va permettre d’accéder et exploiter l’ensemble ou le plus gros de ces ressources, comme l’iPhone et l’iPod touch le font déjà. Si de surplus l’appareil tourne sur un système d’exploitation reposant sur celui de l’iPhone, il pourra faire bénéficier des dizaines de millier d’apps existantes, et se posera en concurrent de la tablette que Google et HTC semblent préparer, ou le Nook de Barnes & Noble, ces deux appareils tournant sous Android OS. Si l’engin en revanche repose sur Mac OS X, la compatibilité avec les apps iPhone semble moins évidente (encore qu’elle pourrait être possible via virtualisation, à moins que les développeurs ne recompilent pour la nouvelle architecture). Je penche donc personnellement pour une tablette reposant sur une architecture ARM et le système d’exploitation de l’iPhone (une source citée par Gizmodo semble confirmer le concept).

Mais si on s’en tient là, il ne s’agit alors que d’un iPod touch géant, ou, comme l’appelle Gizmodo, un iPhone sous stéroïdes. Aucun intérêt, si ce n’est la lecture et la saisie de texte un rien plus aisée car bénéficiant d’un écran plus large.

Pour qu’un tel appareil ait une raison d’être, il lui faut d’autres qualités répondant à un besoin réel ou potentiel. L’application évidente est celle de e-book reader, c’est-à-dire un livre électronique. Et la tablette d’Apple pourrait tuer le leader actuel dans le domaine, le Kindle.

Le succès du lecteur d’Amazon, qui reste à mesurer (le marchand garde le secret sur le nombre d’appareils vendus), repose sur trois facteurs principaux : la portabilité (l’engin possède un écran de 6 pouces diagonaux pour moins de 300 grammes, et 9,7 pouces en version DX pour un demi-kilo), une interface très simple, et un accès direct via wifi et 3G à une gigantesque librairie de livres, journaux, magazines et blogs.

Newton
Le MessagePad 2000, sorti en 1993, basé sur un processeur ARM.
Photo : Ralf Pfeifer. Licence Creative Commons.

Les spécifications qui circulent en matière de taille concernant la tablette hypothétiques d’Apple sont proches du Kindle DX. Pour l’interface, on est en droit d’espérer le meilleur venant de la firme de Cupertino. Et pour l’accès au contenu, il y a l’iTunes Store. Ou Amazon : après tout, il est possible d’imaginer que Jeff Bezos, dont la société a déjà pondu une app Kindle pour l’iPhone et l’iPod touch, ne voit pas d’un mauvais œil un nouvel appareil lui permettant de vendre davantage de livres sous forme électronique. Après tout, le Kindle existe pour écouler des livres (Amazon, le libraire leader mondial, a compris qu’il lui fallait anticiper la numérisation progressive du savoir en l’embrassant directement). Et à l’inverse, l’iTunes Store existe avant tout pour vendre des iPods.

Il n’est donc pas fou d’imaginer un iPad ou un iSlate (comme l’ont déjà nommé certains) dont l’écran ressemblerait à celui d’un iPhone, mettant en avant une icône Kindle, où l’utilisateur pourrait accéder aux quelques 400 000 titres disponibles sur Amazon. Apple recevrait une commission sur chaque vente. Ou le catalogue Kindle d’Amazon serait intégré à l’iTunes Store, comme Apple l’a fait avec celui d’Audible.

Évidemment, il est difficile d’imaginer qu’Apple délègue l’acquisition et la distribution de contenu exclusivement à Amazon. Il est possible que la firme de Cupertino, qui s’est lancée avec l’iTunes Store dans la distribution de musique, de séries télévisées et de films, ait été elle-même en négociation avec les éditeurs pour leur permettre de vendre leurs publications sous forme électronique à travers l’iTunes Store.

Pour le reste des spécifications techniques, il s’agit de pure spéculation ne reposant que sur les souhaits de la clientèle potentielle. Un support 3G, à l’instar du Kindle, serait idéal — et si l’appareil est livré dans quelques mois, il ne sera certainement pas lié à un abonnement AT&T, le contrat d’exclusivité avec l’opérateur expirant cette année et ayant peu de chance d’être renouvelé (les rumeurs courent déjà sur un iPhone subventionné par Verizon). Une telle capacité pourrait être facultative, par exemple à travers un port USB ou ExpressCard/34. L’iPad aurait-il alors les même capacités qu’un iPhone ? Cela serait-il même souhaitable ? Des détracteurs et des sceptiques ont déjà commencé à s’amuser d’un iPhone géant.

Une sortie audio semble évidente (voire un haut-parleur intégré), permettant également l’utilisation de la tablette comme un iPod (pour écouter musique, podcasts et livres audio), ainsi que la lecture text-to-speech. La compatibilité Bluetooth (pour l’échange et la synchronisation avec d’autres appareils) semble là aussi obligatoire. La lecture vidéo plein écran serait spectaculaire, mais il faudra qu’Apple assure au niveau de la batterie (les premières générations de l’iPhone ont montré leur faiblesse dans le domaine).

Si l’appareil repose sur l’iPhone OS (qui est grosso modo une version de Mac OS X compilée pour les processeurs ARM), il bénéficiera de nombreuses fonctionnalités déjà supportées par le système d’exploitation, notamment l’ouverture de documents Office et iWork. Sur un écran de cette taille, si jamais l’appareil inclut un clavier tactile (ce qui semble donné), on peut imaginer une version iPhone OS de la suite iWork — après tout, le système permet le copier-coller tactile depuis sa version 3.0.

Une compatibilité PDF améliorée serait idéale, permettant à l’appareil de lire des documents électroniques dans ce format et y accéder d’une façon plus simple que le procédé sinueux utilisé aux débuts du Kindle par Amazon.

Mais si Apple nous livre une tablette, il va falloir faire mieux encore que ça.

Si l’écran est tactile, multitouch et frôlant les 10 pouces diagonaux, on est en droit d’espérer une interface ultra-intuitive. Je ne parle pas seulement du défilement de contenu de type Cover Flow (déjà intégré à l’iPhone OS), ou le parcours de pages d’un livre d’un simple glissement de doigt, mais par exemple de l’organisation manuelle (au sens littéral) de documents (comme avec l’interface Microsoft Surface), et, pourquoi pas, l’échange de documents avec une tablette voisine d’un simple coup de pouce (il semble logique que la tablette soit équipée comme l’iPhone d’un détecteur de proximité et d’un accéléromètre). L’engin serait évidemment un album photo idéal, et un support parfait pour remplacer les bons vieux catalogues que les marchands par correspondance — y compris ceux qui ont réussi leur migration vers le Web — continuent à envoyer par voie postale. Enfin, un écran de cette taille, offrant un rien d’interactivité, pourrait réellement mettre en valeur les albums de type iTunes LP, qui offrent en plus des pistes musicales un contenu bonus (photos, paroles, bref le type de choses qu’on trouvait auparavant sur les 33 tours) optimisé pour iTunes.

Là où le livre de Jobs pourrait se révéler une véritable révolution, c’est si elle permet à la presse écrite (dont le plus gros est toujours en transition vers le Web) d’y trouver une plate-forme de distribution lucrative.

Le Kindle d’Amazon a ouvert la voie, et permet à ses utilisateurs de s’abonner à une sélection de périodiques. L’expérience est difficile à mesurer, mais il ne semble pas excessif de la qualifier d’échec, probablement parce que le marchand prend 70% de la transaction au passage, et que certains titres, sans doute sceptiques sur la nature de la distribution et réticents à s’engager dans une conversion coûteuse, n’incluent pas dans la version Kindle une partie du contenu qui reste pourtant disponible sur leurs versions Web ou mobile.

Cela n’empêche cependant pas plusieurs magazines et groupes de presse de s’être engagés dans la production, encore souvent expérimentale, de versions mobiles ayant pour vocation d’être distribuées sur une ou plusieurs des tablettes existantes ou sur le point d’arriver sur le marché. Apple pourrait être le facteur décisif, surtout si elle propose des spécifications permettant non seulement la lecture optimisée mais surtout la distribution de contenu à travers l’iTunes Store. Il n’est pas insensé d’imaginer une section Périodiques de l’iTunes Store où on peut s’abonner à l’édition intégrale du San Jose Mercury News, du New Yorker or de Foreign Affairs (permettant une mise à jour du contenu en temps réel).

Mais là où Apple pourrait définir ce type de support, c’est si l’appareil en question permet non seulement l’affichage et la navigation parmi des documents statiques, mais permet en plus l’intégration de contenu dynamique. Et par là, je n’entends pas simplement l’affichage de vidéos ou animations intégrées (le Web fait ça depuis plus d’une décennie), mais aussi des applications interactives directement intégrées dans le contenu proposé. L’interactivité, concept ultra-galvaudé lors de l’émergence du Web, est ce que ce type d’appareil pourrait enfin permettre de façon intuitive : un écran tactile ne doit pas juste permettre la navigation entre applications ou le défilement de texte et de photos. Il doit permettre d’agir directement sur les informations présentées, qu’il s’agisse d’une présentation de type Powerpoint/Keynote, d’un graphique accompagnant un livre d’économie, une équation d’un cours de mathématiques, etc. Un ebook à écran tactile permettrait également une approche plus conviviale du reste du Web, et accélérer l’intégration d’AJAX sur les sites qui traînent encore.

L’appareil pourrait être marketé notamment vers les étudiants qui aux États-Unis dépensent des fortunes chaque année en livres pour leurs cours. Amazon s’est déjà positionné sur ce marché de façon agressive avec le Kindle, mais Apple voit sans doute d’un mauvais œil cette initiative sur un terrain qu’elle considère à nouveau comme un environnement naturel pour ses produits, qui sont revenus en force dans le milieu éducatif.

C’est là le second tableau sur lequel Apple peut jouer : donner aux éditeurs de contenu un support qui leur permettrait de vendre leur contenu — texte, visuel, audio et/ou interactif. La stratégie de la vente de contenu sur le Web, à quelques rares exceptions près, a échoué misérablement. Personne n’avait envie de payer pour lire des articles uniquement accessible à partir de leur ordinateur (même s’il passent près dix heures chaque jour assis devant), ou sur les écrans minuscules de smartphones ou autres consoles portables.

Mais si Apple pond un produit qui permet la visualisation d’un tel contenu de façon portable et pratique — qu’on peut consulter à son chevet, dans le bus ou au bureau — et l’achat ou le téléchargement en un seul clic, la tablette en question pourrait faire pour la presse écrite et Web ce que le couple iPod/iTunes a fait pour l’industrie de la musique : faire à nouveau payer les consommateurs en leur proposant une plate-forme agréable, pratique et versatile. Allez, n’ayons pas peur des mots : Apple pourrait sauver la presse.

Évidemment, je m’emballe peut-être un peu vite. Il est possible que l’appareil en question (qui, après tout, n’est peut-être qu’un mirage) ne se révèle être qu’un iPod touch grand format offrant des capacités améliorées de e-reader. Mais si les capacités techniques sont là, rien n’empêche Apple de faire évoluer l’engin et ses fonctionnalités, comme pour l’iPhone, qui n’était au départ livré qu’avec les apps maison. Ce ne sont pas les concurrents qui vont manquer : 2010 devrait voir près d’une dizaine de ebook readers sur le marché.

Ce billet sera obsolète d’ici un peu plus de dix jours. Mais quelles que soient les spécifications du livre de Jobs, c’est clairement un appareil de ce type qui permettra aux médias de trouver un mode de distribution payant. Sinon, la presse est morte, et pour de bon.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>