AOS

2:05 pm. C’est l’heure à laquelle nous devons nous rendre au 630 Sansome Street, deuxième étage, bureau des ajustements de statut.

Je suis nerveux. J’ai une serviette pleine de documents originaux et photocopiés. Au matin je suis allé à la banque récupérer ma carte de Social Security dans mon coffre histoire de compléter le tout. J’ai aussi apporté mon dossier immigration, contenant des documents remontant à 1987, la date de mon premier séjour aux États-Unis. Nous somme une heure en avance et nous n’avons pas déjeuné. Ma douce et moi obliquons donc pour le Café Zoetrope de Coppola, où la bouffe se révèle très bonne. J’ai malgré tout du mal à avaler mes pâtes, mais j’ai commandé un verre de chardonnay Diamond, histoire de me donner un peu de liquid courage.

Je n’ai que rarement été aussi anxieux. Les entretiens d’embauche ne m’ont jamais vraiment impressionnés, sans doute parce que je pars du principe que je suis un bon candidat, et si je ne suis pas embauché, c’est soit que mon profil ne correspond pas à celui recherché, soit parce que le recruteur est un con incapable de reconnaître mon talent. Et personne n’a envie de travailler pour un con.

Mais là, je n’ai pas d’autre option. C’est la dernière étape avant la carte verte. Mon avocate m’a pourtant prévenu : « Vous êtes un vrai couple et ça se voit ». Mais je continue à récapituler mentalement les documents que j’ai compilés, espérant ne rien avoir oublié.

C’est l’heure. Nous faisons mettre en boîte nos restes et payons l’addition. Dans la voiture garée sur Sansome, nous stockons notre bouffe, iPod et téléphones mobiles, et, après avoir nourri l’un de ces parcmètres gourmands du Financial District, nous nous dirigeons vers le 630 Sansome Street. La porte principale de l’immeuble porte l’inscription obscure United States Appraisers Building, ne laissant absolument pas deviner qu’il héberge notamment la Sécurité intérieure à San Francisco. Le bâtiment d’origine survécut le séisme de 1906, mais fut immédiatement menacé par l’incendie qui lui succéda. Le 19 avril, l’US Army arrive, avec pour ordre de dynamiter l’immeuble adjacent, un dépôt de whiskey, afin de protéger le building fédéral. Le propriétaire arrive cependant à convaincre l’officier qu’il serait une très mauvaise idée de faire exploser un bâtiment contenant des centaines d’hectolitres d’alcool, et les soldats se voient chargés d’évacuer les tonneaux, avec pour ordres de tirer pour tuer si des pilleurs tentent de voler le whiskey. Bref, l’immeuble fédéral sera donc épargné, et le dépôt de booze sera sauvé des flammes grâce à l’eau des égoûts.

Mais je m’égare. Le bâtiment moderne porte au-dessus de sa porte l’un de ces aigles de granit stylisés. Il est sans doute censé représenter l’autorité du gouvernement fédéral, mais il a juste l’air de s’emmerder sec dans cette rue venteuse du FiDi.

Dans le lobby, contrôle de sécurité standard, puis ascenseur pour le deuxième étage. Je donne mon formulaire de convocation à la réceptionniste. Nous n’attendons que dix minutes.

L’officier, courtois, la trentaine et que j’imagine sympa lorsqu’il ne travaille pas, nous introduit dans son bureau. Son nom est inscrit sur une plaque portant le sceau du U.S. Department of Homeland Security. Un poster de motivation est encadré sur le mur. C’est un aigle royal — encore lui — en vol, avec le slogan : Excellence.

L’officier nous demande de rester debout, et de lever la main droite afin de prêter serment. Une fois assis, je présente les documents d’identité et d’immigration, et je dois ensuite répondre à une série de questions, que l’officier coche au fur et à mesure que je confirme que non, je n’ai jamais été arrêté. Non, je ne compte pas me lancer dans le trafic de drogue. Non, je ne compte pas faire de l’espionnage.

Le jeu commence. L’officier nous pose donc les questions suivantes parmi les exemples fournis par mon avocate. À moi : 2, 5, 11, 12, 14, 18, 28. À ma douce : 13/16, 15, 17, 22, 24. Et quelques autres. Il note soigneusement absolument tout ce que nous lui disons.

Il me demande ensuite si nous avons des photos. J’en ai fait imprimer une quinzaine. À tour de rôle, il nous questionne sur les lieux et personnes figurant sur les photos. Il y a le mariage évidemment, un voyage à Tahoe il y a quelques semaines, la Nouvelle-Orléans, la Floride, l’Espagne, et une photo de nous deux dans l’île des Cygnes avec la tour Eiffel derrière nous. « D’habitude il y a un casino à côté », plaisante-t-il. J’avais raison. Il est sympa.

Coups de tampons. À ce stade, le changement de statut devrait être approuvé, et ma carte verte dans ma boîte à lettres sous 30 jours. Seulement manque de pot, la pétition faite par mon ancien employeur aurait dû arriver au bureau de San Francisco, mais est toujours quelque part dans un centre du Nebraska, ou en transit sur un Interstate du Midwest ou des Rocheuses. Bah oui, l’informatisation des services d’immigration américains reste toujours minimale. Les dossiers continuent à être transportés d’un centre à l’autre par camion. Les choses ne changeront sûrement pas avant un moment, car après tout, il s’agit d’une administration gérant des individus qui sont souvent des contribuables, mais qui ne peuvent pas voter.

Mon statut de résident permanent ne peut donc pas être approuvé tant que l’autre dossier, pourtant désormais caduque, n’est pas clôturé. Je vais donc devoir attendre quelques mois supplémentaires. Heureusement cependant, je possède déjà des permis de travail et de voyage. L’entretien se termine sur une note plutôt anticlimactic, comme le remarque ma douce. Mais au moins, je suis soulagé. L’Oncle Sam et son aigle domestique ont reconnu notre couple.

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