Napa Crash

Il est environ 22h15 mercredi soir. Je reviens d’un cours de marketing vinicole que je suis ce semestre à Napa Valley College. Comme à chaque fois, je prends pour rentrer la Silverado Trail au lieu de la route 29, qui est plus encombrée, ponctuée de feux et patrouillée à mort par la CHP. La route scénique de l’est de la vallée, plus sinueuse, est cependant plus agréable, même de nuit. Je la connais par cœur, et je sais même derrière quels bosquets les flics du comté se planquent parfois pour guetter les chauffards.

Je viens seulement de dépasser Meadowood lorsque je dois freiner précipitamment. La route est devant moi bloquée par des cartons et des éclats de verre. Je vire sur le bas-côté pour dépasser les dégâts prudemment. Je continue au ralenti, puis j’hésite. Dois-je m’arrêter pour déblayer ? Bah oui. Il fait nuit et c’est un obstacle dangereux. Les usagers de la route à cette heure sont des habitués qui n’hésitent pas à avaler les virages à 70 miles à l’heure, maintenant que les touristes sont rentrés chez eux ou finissant une bouteille de chardonnay vieilli dans des fûts français dans une auberge chic de St. Helena.

Je sors de la voiture et j’assesse les dégâts. Une demi-douzaine de cartons a dû se casser la gueule d’un camion, remplis de bouteilles pas encore étiquetées. Ça sent la vinasse et les bouts de verre craquent sous mes semelles. Je ramasse les cartons que je balance dans le talus, et je donne des coups de pieds dans les bouteilles brisées pour les envoyer dans le bas-côté. Une bouteille est miraculeusement intacte. Je la ramasse et je la mets à l’abri. Je ne me serais pas arrêté pour rien.

Un autre véhicule approche, à qui je fais signe de ralentir. La conductrice s’arrête et sort, ainsi que son passager. Je leur explique que ça vient d’arriver. Ils ne parlent apparemment pas anglais, mais me joignent dans l’effort. Ils repartent après deux minutes de coups de pied dans des bouts de bouteilles cassées, et je fais pareil.

Sur la route, je compose le 911. L’air de rien, il reste pas mal de gros bouts de verre. Après quatre sonneries, une voix me répond. Apparemment, je la dérange. « J’appelle pour signaler un problème sur la route .» La dispatcher soupire. « Où ça ? » J’indique la position des dégâts par rapport aux routes adjacentes. La standardiste me remercie et me dit qu’elle va envoyer quelqu’un.

Pendant le reste de mon trajet (j’ai encore plus d’une heure de route), je ne peux m’empêcher de penser que cet incident est une métaphore de ce qui est en train de se produire dans la vallée de Napa. Le comté est lui aussi frappé par la crise des hypothèques à risque, notamment dans les municipalités de Napa et d’American Canyon.

Mais c’est le début d’une crise qui ne fait que commencer. Déjà au moins dix domaines vinicoles seront en forclusion cette année ou en 2011, selon Silicon Valley Bank. Et plusieurs dizaines d’autres sont sous perfusion ou dans un état critique. Beaucoup d’entre eux sont des domaines relativement jeunes. La plupart sont des boutique wineries, vendant une production limitée de bouteilles à 50, 75 ou 100 dollars US pièce. Selon le blogueur œnophile Alder Yarrow, qui cite un expert chargé par les banques de faire l’inventaire de ces domaines en difficulté, c’est un véritable carnage qui s’annonce.

Le problème, c’est qu’avec la crise, les Américains sont devenus un peu plus frugaux. Même la clientèle friquée d’Atherton ou de Pacific Heights y réfléchit désormais à deux fois avant de claquer un benjamin pour un cabernet-sauvignon estampillé Napa Valley. Les producteurs de vin à plus de 40 dollars la bouteille s’arrachent les cheveux. Certains domaines hésitent : doivent-il sacrifier leur marque en bradant leurs bouteilles, ou pourront-ils tenir jusqu’à la fin de la crise ?

Pour beaucoup de domaines de cette région prestigieuse où la tonne de cabernet-sauvignon coûte au minimum 5000 dollars US, impossible de se positionner sur le segment des bouteilles à moins de 20 dollars, le seul qui connaisse actuellement une véritable croissance, et où les Sud-Américains, Australiens, Italiens et Français d’Oc sont déjà bien ancrés.

Certains producteurs californiens ont cependant déjà commencé à baisser leurs prix. Des grands noms comme Caymus ou Grgich Hills bradent certaines de leurs bouteilles. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’on voit encore davantage de vin de prestige soldé dans les rayons de Costco. C’est au moins une bonne nouvelle pour les consommateurs.

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