Jardinier clandestin

Il y a deux semaines de ça, ma douce et moi descendons le flanc boisé derrière la maison pour aller cueillir des poires et des mûres. Nous suivons ces temps-ci un régime quasi-végétarien et sans alcool, histoire de perdre quelques kilos superflus — et ça marche. J’ai pris le fusil en .22, au cas où un gros lièvre d’automne montrerait son nez, et comme à chaque sortie de chasse, j’ai à ma ceinture mon 1911 Kimber chambré en 10 mm. Après tout, la saison de chasse au cheveuil n’est pas encore terminée, et un cochon sauvage pourrait croiser notre chemin. Et on ne sait jamais — j’ai trouvé à deux reprises des carcasses de chevreuil abandonnées par des braconniers nocturnes. Les coupables se sont enfin fait épingler il y a un mois — sept ouvriers agricoles qui apparemment aimaient à abattre leur gibier en l’éclairant de nuit et l’abattaient avec des fusils de .22, un calibre illégal pour la prise de gros gibier, mais relativement silencieux par rapport aux percussions centrales. Leur statut de clandestin combiné à des offenses commises avec des armes à feu (leurs fusils étaient chargés dans le véhicule) va leur valoir une reconduite à la frontière une fois leur peine écoulée.

Nous atteignons presque la lisière lorsque nous repérons un véhicule inhabituel à la pointe du verger : un pick-up couvert du début des années 90 que je n’ai jamais vu auparavant. Nous restons à distance histoire d’observer la scène. Un type apparaît derrière un buisson d’orties, à quelques mètres de la voiture, avec un jerrycan vert. Il est en short, sans chemise, son dos couvert de tatouages. Il ouvre la portière côté passager et saisit sur le siège ce qui semble être une carte pour la consulter. Ma douce et moi décidons de nous montrer pour savoir qui est ce type et ce qu’il fait ici. Nous nous approchons et je le hèle. Le type descend de la voiture, mais la contourne par l’avant, à l’abri de nos regards, prenant soin de ne pas montrer son visage. Il monte dans le pick-up et démarre le moteur. Après quelques secondes, le véhicule s’éloigne, sans trop de poussière, mais plus vite qu’il est nécessaire sur ce petit chemin. J’ai gardé ma main droite pas trop loin du Kimber, au cas improbable où notre visiteur déciderait d’être peu plaisant.

Nous avons noté l’immatriculation du camion. Une plaque du Nevada — relativement rare dans le coin. Ma douce me demande mon iPhone, que je lui tends, et elle appelle une collègue. Dix minutes et deux douzaines de poires fraichement cueillies plus tard, la collègue rappelle. Elle a fait passer le numéro de plaque à un pote de la CHP, qui a vérifié le nom et l’adresse du conducteur, qui vit à dix minutes de là. Pas de mandat d’arrêt pour sa pomme, mais un casier qui cadre bien avec son activité observée. Il s’est fait attraper plusieurs fois pour avoir fait pousser de la marijuana sur une propriété privée ne lui appartenant pas, et distribution illégale. De toute évidence, il était ici en reconnaissance. À cinquante mètres à peine de notre maison.

Ce genre d’occurrence est fréquente dans le nord de la Californie. Baladez-vous en dehors des sentiers battus dans un parc ou une forêt municipale, de comté, d’état ou nationale, et vous tomberez tôt ou tard sur un jardin de marie-jeanne, comme ça m’est encore arrivé le mois dernier, au détour d’un vignoble que je connais bien.

Parfois, il s’agit juste d’une douzaine de plantes, entretenues par un stoner des environs pour sa consommation personnelle. Et parfois, il s’agit de milliers de clones, gardées par des clandestins armés de fusils de chasse, ne parlant pas un mot d’anglais, ignorant même où ils se trouvent, et importés là par un cartel pour arroser, fertiliser et récolter leur source de revenus. La scène inclut généralement beaucoup de détritus laissés là par les jardiniers et les trafiquants, pour qui l’écologie n’est pas une grosse priorité. Ces plantations sauvages utilisent généralement de grosses quantités de fertilisants chimiques, et les cultivateurs vont jusqu’à souvent détourner des petits cours d’eau pour irriguer leurs plantes. Bref, on est loin du cannabis bio que certains hippies de Mendocino font pousser avec amour à côté de leurs tomates.

Quand vous débouchez sur ce genre de culture clandestine, ne vous éternisez pas. Notez l’endroit, et contactez les autorités. Ne vous détrompez pas : je soutiens personnellement la légalisation de la marijuana. J’estime que n’importe quel majeur devrait avoir le droit de cultiver et consommer les plantes de son choix. Mais cultiver sur un terrain public ou privé sans l’autorisation du propriétaire est simplement inacceptable, même si vous le faites à votre compte. Il y a après tout au moins quatre magasins spécialisés dans les fournitures hydroponiques dans le comté, et croyez-moi, leur clientèle ne fait pas pousser des courgettes.

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