Esprit d’escalier

Les Américains partagent avec une partie de leurs ancêtres culturels les Britanniques une certaine fascination pour les fantômes.

Rendez visite à des amis vivant dans une maison bâtie il y a trois-quarts de siècle ou plus, et nombre d’entre eux vous diront qu’ils croient la maison hantée par un esprit. Ils vous parleront d’objets disparaissant pendant quelques jours, de craquements dans l’escalier, de murmures dans un coin de chambre la nuit.

Une maison américaine d’un siècle ou plus, c’est rare. Certes, on trouve de vieilles demeures à San Francisco, Boston ou à La Nouvelle-Orléans, où je viens d’écumer pendant deux semaines les bars et restaurants de la ville. Mais l’Américain moyen n’est guère habitué aux bruits du bois centenaire qui travaille, au grincement des parquets d’antan, ou aux courants d’air des vieux greniers. L’explication la plus romantique l’emporte donc souvent sur la plus rationnelle.

Il est donc de bon ton de ne pas contredire vos amis du Nouveau Monde lorsqu’ils vous parlent des phénomènes surnaturels qui semblent peupler n’importe quelle bâtisse remontant au gouvernement Truman, ou, mieux encore, une demeure victorienne épargnée par le grand incendie de 1906.

Parfois cependant, j’ai du mal à résister à la tentation d’en rajouter dans le même sens. « La maison où nous habitons est construite sur un ancien cimetière indien », ai-je envie de raconter, même si c’est un gros mensonge (qui toutefois pourrait être vrai — des vestiges amérindiens ont été trouvés sur un versant de la colline où nous sommes établis, menant il y a quelques années à une saisie d’un terrain voisin par le gouvernement fédéral, qui l’a ensuite transféré à une tribu pomo locale).

N’importe quel histoire de fantôme prend des allures de Ghostbusters à côté de celle d’un Poltergeist potentiel.

Honor System

Poires
À la campagne, il y a des fermiers qui, faute de pouvoir être présents sur leur stand, font confiance à leurs clients.

Parmi les choses que j’apprécie dans la vie rurale californienne, il y a l’honor system.

Prenez ce stand, situé sur Merritt Road, à Kelseyville, le long de la route 29. Le propriétaire, dont la maison est située à proximité, n’y est que très rarement présent. Lorsque j’ai une envie de poires entre l’été et l’automne, je m’y arrête en chemin pour y acheter un sac, voire un cageot (selon la quantité ou la variété, elle coûtent entre 50 cents et 1 dollar la livre).

Une caisse est là pour y insérer l’argent – pas de monnaie, désolé. Il y a d’autres petites fermes fonctionnant sur le même modèle, où j’achète aussi maïs, noix, noisettes ou pommes de terre.

Deux poids, deux mesures

Clés Allen
À gauche, un jeu de clés Allen métrique ; à droite, un jeu anglais. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

L’un des chocs culturels les moins évidents a priori mais les plus significatifs au quotidien lorsqu’on immigre de l’Europe continentale vers les États-Unis est l’adoption forcée du système américain en matière de poids et mesures.

Oubliez le système métrique, que seuls maîtrisent les scientifiques, les ingénieurs et les militaires. Tôt ou tard, il vous faudra vous habituer à penser en pouces, livres et gallons. Au début, on convertit dans l’unité avec laquelle on a grandi. Et petit à petit, la conversion ne devient plus nécessaire, et on adopte l’unité. Il m’a fallu environ un an et demi après mon arrivée pour oublier les francs, et penser en dollars US. Ce qui tomba plutôt bien, puisque peu après, l’euro prenait le pas, permettant des conversions bien plus faciles. Lorsque je visite la France et que mes parents ou amis citent une somme en francs, je me vois obligé de demander le prix en euros, car la devise défunte de mon pays natal ne me parle plus du tout.

Les longueurs sont les plus faciles à assimiler. Un pouce correspond approximativement à deux centimètres et demi. Facile. Le pied, environ trente centimètres. Le yard, peu usité sauf dans les sports, fait presque un mètre. Le mile, un peu plus d’un kilomètre et demi.

La confusion commence à s’installer lorsqu’il faut faire correspondre une unité à une autre. Il faut douze pouces pour faire un pied, trois pieds pour faire un yard, et 1760 yards ou verges, comme on dit parfois encore au Canada, pour constituer un mile.

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American Detritus

H1
H1
H1 détailAmerican Detritus, par Andrew Junge.
Photos : Arnaud H.

C’est le titre de cette œuvre signée par l’artiste Andrew Junge, actuellement exposée au Sarasota Art Center — le monde est petit.

Il s’agit bien d’une réplique grandeur nature d’une Hummer H1, la version civile du Humvee militaire que General Motors déclina pour le marché grand public (les versions H2 et H3, plus réduites, suivirent avec un succès très mitigé) après avoir acquis la marque en 1999. Il y a deux jours, GM a annoncé que la division Hummer du groupe pourrait être vendue. Ces mammouths à quatre roues, consommant près d’un gallon d’essence par tranche de dix miles, ne sont plus très populaires.

Junge conçut son projet pendant un internat de trois mois au centre de Recycling & Disposal de San Francisco, qui fournit aux artistes résidents un studio et des outils, et, surtout, l’accès aux matériaux et déchets collectés par le service.

Intrigué par la quantité impressionnante de polystyrène produite par les San-Franciscains — le résultat d’une culture de la consommation façonnée par Ikea et Amazon — Junge décida de recréer une Hummer, sans doute la représentation la plus extrême de la surconsommation en matière d’hydrocarbures, et du même coup le symbole de l’occupation du Moyen Orient par les forces militaires américaines.

Une base invisible de contreplaqué soutient un assemblage de morceaux de polystyrène minutieusement découpés — les Américains utilisent la marque déposée par Dow Chemicals et désormais lexicalisée de styrofoam pour désigner ce matériau, un dérivé du pétrole. Un cousin proche, le polyéthylène, est aussi utilisé pour certaines pièces réclamant une certaine souplesse, comme les câbles.

L’œuvre est d’une fragilité telle que de nombreuses pièces doivent être retaillées après chaque transport. Le polystyrène ne se prête pas exactement à la longévité, mais, comme le remarque Junge, cela fait partie de la nature du matériau.

Le rêve américain, ça se paie

En lisant le billet d’une expatriée de San Francisco1 hier soir, empreint d’une sincérité et d’une émotion rares, j’ai eu la même réaction qu’un autre blogueur franchouillard en exil dans la région de la Baie.

Enfin. Enfin une claque salutaire dans l’idéalisme béat de certains expatriés qui semblent constamment peindre en rose leur expérience de ce côté-ci de l’Atlantique, quitte à laisser croire à leurs compatriotes du vieux pays que l’or coule des fontaines californiennes. Je ne vise là personne en particulier. L’enthousiasme est une denrée trop rare pour être bridée. Cet état de choses est après tout inévitable. Même si, de temps à autre, un blogueur se laisse aller à confesser son coup de blues ou son mal de pays, dans l’ensemble, il est compréhensible que la majorité d’entre nous préfèrent se taire lorsqu’ils traversent une période difficile — pas la peine de s’offrir comme la cible facile des trolls et autres polémistes de clavier en étalant ses problèmes personnels.

Cie des mines d'or
La Californie, un pays qui fait rêver les Français depuis 1849.

Du coup, on entend en général parler uniquement de ceux qui réussissent. Ceux-là trompettent leurs succès sans honte, affranchis du tabou français qui entoure l’argent et la réussite, trop souvent synonyme dans l’Hexagone de magouille et de corruption. Et ils ont raison.

Mais on n’entend jamais parler des échecs. Certes, de temps en temps, un entrepreneur devenu multi-millionnaire relatera a posteriori sa traversée du désert, qui finit enfin par s’ouvrir sur son bonheur actuel après de longues heures de travail forcené et une volonté inébranlable. Mais ces difficultés font partie intégrante du mythe américain. Toute la littérature et la culture contemporaine sur ce thème est une pièce en trois actes (n’en déplaise à F. Scott Fitzgerald) : c’est d’abord l’optimisme du débutant, encouragé par un mentor ou une vision, qui trouve en l’Amérique un terrain fertile à ses ambitions. Puis viennent les épreuves et les échecs, qui testent sa détermination. Troisième acte : le héros se relève, abat les obstacles et finalement conquiert son destin : il obtient la reconnaissance, l’argent et la femme (d’où l’expression américaine de trophy wife).

Tous les parcours mythiques de self-made men suivent ce schéma (même si la femme ne reste pas toujours, mais s’ils gardent leur fortune, elle est facilement remplaçable, généralement par un modèle plus jeune). Malheureusement, pour beaucoup, le rêve américain est écrasé pour de bon quelque part dans la deuxième partie. Ceux-là ne feront jamais la une de la presse ou l’objet d’une biographie convoitée. Ceux-là, l’immense majorité, n’auront jamais de third act.

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Nostalgie du vieux pays

Il y a certainement en Californie, de la place pour une immigration française importante ; mais pour réussir, il faut certaines conditions : avoir un métier ou une profession utile, la ferme volonté de l’exercer, et apprendre la langue du pays.

[...] Devenus, en grand nombre, citoyens américains, [les Français] prennent à la politique courante, aux événements qui concernent leur pays d’adoption, la part la plus active. C’est une famille nouvelle dans laquelle ils sont entrés et dont ils épousent les idées, les passions et les intérêts.

Mais si, dans la vie publique, ils s’identifient avec la masse de la population américaine, dans la vie privée, il n’en est pas ainsi. Pénétrez dans l’intérieur de leurs maisons, vous vous croirez en France même. L’idiome maternel y fait entendre ses doux accents. Bien des objets familiers y rappellent la patrie absente : les détails de l’ameublement, les livres, les journaux et ces tableaux populaires qui représentent des personnages illustres ou des épisodes glorieux de notre histoire nationale. La conversation roule sur des sujets d’intérêt français. On parle de Paris, des événements qui s’y succèdent ; on y parle aussi, avec une émotion toujours renaissante, de la ville ou du village où vivent ceux qui nous sont chers, où trop souvent, hélas ! dorment du dernier sommeil ceux qui ont veillé sur notre enfance.

Mais aux paroles et aux sentiments des parents viennent se mêler ceux de la génération nouvelle, née et élevée dans ce pays. Cette génération est franco-américaine, c’est-à-dire qu’elle est dominée par deux influences morales qui cherchent à se confondre et qui produisent chez l’enfant un esprit nouveau. L’influence américaine dominera à la troisième génération. Mais, il y a dans la race française une telle vitalité, les liens qui la rattachent à la patrie ont une telle puissance, que la personnalité de notre colonie, grâce à l’adjonction de nouveaux éléments venus de France, résistera pendant bien des années, pendant des siècles peut-être, à une absorption complète.

— Daniel Lévy, 1884.

Bouquin : Shortcomings

Shortcomings
Shortcomings, par Adrian Tomine.
Drawn & Quarterly. 108 pages.
ISBN 978-1897299166.
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Adrian Tomine est surtout connu pour Optic Nerve, une bande dessinée dont des extraits furent publiés par McSweeney’s (et publiée sous la forme de recueils par l’éditeur montréalais Drawn & Quarterly, qui édite Shortcomings). À 32 ans, ses illustrations sont déjà apparues un peu partout, du New Yorker à Esquire, et même si son nom reste ignoré du grand public, son œuvre est déjà parmi les plus influentes de la culture contemporaine américaine.

Jusqu’ici, Tomine, de descendance nippo-américaine, n’abordait que rarement les questions touchant à l’identité ethnique. Avec un regard ironique sentant le vécu, il raillait les hipsters et les militants, chroniquait les moments gauches de la vie des jeunes adultes, les méandres de malentendus des liaisons sentimentales, et lorsqu’il se représentait dans ses propres histoires, c’était sous la forme d’un geek aux grosses lunettes. Ses détracteurs lui reprochaient souvent d’utiliser cet accessoire pour masquer son ethnicité. Il faut croire qu’avec Shortcomings, Tomine en profite pour leur régler leur compte.

Shortcomings

Dans cette nouvelle bande dessinée (on parle de graphic novel aux États-Unis pour ces recueils visant un public adulte), la plus longue que Tomine ait jusqu’ici pondue, le protaniste principal est Ben Tanaka, un Nippo-Américain vivant à Berkeley qui a quitté la fac pour gérer un cinéma. Il vit avec sa petite amie Miko, et sa meilleure amie est Alice, une lesbienne d’origine coréenne intello et sarcastique. Ben est intelligent mais coléreux, pas méchant mais capable d’accès de vacherie notoires, infoutu de communiquer avec sa nana, qui n’aide pas non plus en réprimant ses propres frustrations.

Dès la troisième page, le cynisme de Ben tue l’enthousiasme de sa petite amie, qui a mis sur pied un festival de films asio-américains en vidéo numérique (Tomine n’invente rien, il existe bien des festivals de courts-métrages lesbiens). « Tout le monde sait que c’est de la merde », râle-t-il au sujet du film mièvre auquel il vient d’être assujetti. « Mais ils applaudissent quand même parce qu’il a été réalisé par une Chinoise d’Oakland. Enfin quoi, pourquoi est-ce que tout doit avoir un message se rapportant à l’ethnicité ? Personne ne veut donc simplement faire un bon film ?».

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Ex Libris

Admettons-le : à tort ou à raison, les États-Unis sont un pays que les Français associent rarement à l’idée de promotion de la culture générale.

Pourtant, il est un domaine fondamental où la France peut prendre une leçon de la part de la patrie de Melvil Dewey : celui des bibliothèques publiques. Bien que victimes de coupes budgétaires sévères au cours des dernières années, les bibliothèques gérées par les municipalités et les comtés (et les quelques-unes dépendant directement des États ou du gouvernement fédéral, dont la plus grande du monde, celle du Congrès) constituent une richesse remarquablement supérieure lorsqu’on les compare à leurs homologues françaises. Il est vrai que le concept de bibliothèque publique est une invention anglo-saxonne. Mais les Américains, qui n’ont pourtant pas de ministère de la Culture, ont des gouvernements subventionnant un large réseau de bibliothèques, souvent appuyées par les dons généreux de quelques mécènes locaux.

Chaque comté ou grande ville possède généralement au moins plusieurs bibliothèques publiques. Elles sont souvent ouvertes tard au moins deux jours par semaine, et possèdent pour la plupart une collection au moins basique d’ouvrages de référence et de périodiques. En Californie, la quasi-majorité d’entre elles sont informatisées, et leur catalogue est souvent accessible directement en ligne. Certaines sont fédérées dans le cadre d’un ou plusieurs comtés, partageant leur catalogue et leur système de prêt. Outre des livres et des périodiques, elles possèdent la plupart du temps des collections de disques, de films et de livres audio en accès gratuit. Il est curieux en passant que l’industrie du disque ne se soit jamais scandalisée du prêt de CD, malgré le risque de piratage qu’il représente.

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La bibliothèque publique de San Francisco, un repaire populaire chez les SDF de la ville.
Photo : vasta. Licence Creative Commons.

Dans la région de San Francisco, les bibliothèques publiques de la Péninsule sont rassemblées au sein du Peninsula Library System. Celles des comtés de Napa et Solano partagent leur catalogue via SNAPWeb, et celles de Sonoma, Mendocino et Lake ont mis leur fonds en commun.

La bibliothèque de Menlo Park me permit ainsi non seulement d’emprunter de nombreux bouquins, mais aussi des DVD et CD audios. Le choix est moins grand que sur Netflix, mais c’est gratuit et immédiat.

La politique en matière de prêt diffère selon les établissements. Les bibliothèques de la Péninsule sont ouvertes à tous, mais le prêt extérieur n’est possible qu’aux résidents de la région. Celles de San Francisco, de Marin, de Sonoma ou de Napa, en revanche, permettent à n’importe qui d’obtenir une carte et de faire un prêt. Celles qui partagent leur catalogue permettent en général les prêts inter-bibliothèque. J’ai ainsi récemment pu demander à la modeste bibliothèque de Lakeport la livraison d’un ouvrage que seule détenait celle de Santa Rosa (j’ai été prévenu de l’arrivée du livre par email). J’ai également pu emprunter avec ma carte du comté de Lake deux livres à la bibliothèque régionale de Cloverdale, dans le comté de Sonoma, que je pourrai rapporter à celle de Lakeport, qui se chargera de leur rapatriement.

Le nombre d’ouvrages ou articles pouvant être empruntés diffère également selon les bibliothèques. Celle de San Francisco autorise jusqu’à 50 livres à la fois. Celle de Napa seulement 15. La durée des prêts varie aussi, de trois à quatre semaines en général pour les livres (souvent renouvelables), et d’une à deux semaines pour les DVD ou CD.

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La bibliothèque municipale de Boston, la plus grande et la plus vieille du pays. Photo : Daniel Schwen. Licence Creative Commons.

Ajoutez à cela les bibliothèques de la plupart des universités dites publiques, ainsi que de celles de nombreuses universités privées, qui sont souvent ouvertes à l’ensemble du public, et généralement en accès direct (le prêt est y cependant restreint aux étudiants et à la faculté, mais certaines permettent l’emprunt d’ouvrages aux visiteurs détenant une carte, souvent payante).

Pour ceux qui recherchent du contenu francophone, il y a aussi la bibliothèque de l’Alliance française de San Francisco, ouverte à tous (le prêt n’est cependant ouvert qu’aux membres, moyennant donc un minimum de 50 dollars par an).

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