Made in America

Le 4 Juillet approche. L’Amérique s’inquiète. Il y a la marée noire dans le Golfe du Mexique. Un taux de chômage historique. Wall Street vient de se prendre une claque. Les chèques d’indemnité chômage n’arrivent plus. Une insécurité croissante à la frontière mexicaine, où sévissent les cartels. Et un fabricant chinois a inondé les magasins discount de drapeaux américains décorés de soixante et une étoiles. La honte.

Alors l’Amérique se réconforte en se rappelant qu’elle continue à produire. Pas juste des start-ups sans revenus. Pas seulement des produits électroniques qui seront ensuite fabriqués en Chine. Pas que des instruments financiers douteux reposant sur des algorithmes fumeux et des investissements foireux.

Il y a encore quelques produits que les Américains continuent à produire. Évidemment, les pièces ou matières premières viennent parfois d’ailleurs. Mais si l’objet peut recevoir l’estampille Made in USA, c’est devenu à nouveau un gage de qualité.

Le fusil Henry est légendaire. Inventé au milieu du XIXe siècle, ce fusil chambré en .44 Magnum connu la Guerre de Sécession et s’imposa dans l’Ouest comme un compagnon idéal pour la chasse ou la défense. Henry Repeating Arms fut fondée il y a moins de deux décennies à Brooklyn, et est désormais basée à Bayonne, dans le New Jersey. Elle se spécialise dans la fabrication de répliques de fusils à mécanismes à levier, mais produit aussi notamment une version mise à jour de l’AR-7.

Chrysler est dans la mouise. Le fabricant automobile a changé de mains au cours des deux dernières décennies tellement de fois qu’on ne les compte plus. Le seul modèle qui fut un véritable succès au cours des dernières années fut la 300, une grosse sedan aux lignes viriles et à la calandre d’un autre âge. Avec le modèle 2011 de la Jeep Grand Cherokee, le fabricant espère bien regagner des parts de marché, et reconquérir les fans de la marque qu’il a perdu au cours de la dernière décennie au profit de Ford et des Japonais. L’allure générale reste celle d’une Jeep, mais les lignes ont clairement été influencée par celles des crossovers de la concurrence.

Là aussi, Chrysler joue sur la note patriotique, nostalgique et sans complexes : The things that make us Americans are the things we make. This has always been a nation of builders.

Mauvaise mine

Mineurs

Extrait de Voyage en Californie par M. L. Simonin, publié dans la revue Le Tour du Monde d’Édouard Charton, chez Hachette, en 1862 :

Les Français, dont le nombre était jadis beaucoup plus élevé, atteignent encore en 1859 le chiffre de quatorze à seize mille. Ils se montraient à Coulterville, comme sur tous les placers, avec les qualités et les défauts que la Providence a départis à notre race. Joyeux et actifs au travail, personne mieux qu’eux ne sait égayer un camp de mineurs. Ils manient avec adresse le pic et la pelle, mais ils se dégoûtent vite, et ne s’entendent jamais entre eux. L’esprit de discipline ne fait pas le fond de notre caractère. Nous ne somme pas non plus des colons stables, nous aimons le changement. Le Français de Californie fait un peu tous les métiers sans jamais s’arrêter à aucun. Enfin, une grande partie de son temps se passe à regretter le beau pays de France qu’il voudrait bien revoir. De là une série de mécomptes, de déboires ; de là une espèce d’inquiétude, de gêne, de mauvaise humeur continuelle qui font prendre la Californie en grippe à presque tous les mineurs nos compatriotes. La Californie n’est pour eux qu’un enfer : elle aurait dû être un Éden, une véritable terre promise.

Levons un verre

Aujourd’hui, à 14h21, levez votre verre. Bon, je bosse de chez moi, donc ça m’est plus facile que pour la plupart d’entre vous qui vivez dans le même fuseau horaire. Voilà aujourd’hui 75 ans que la Prohibition a été levée aux États-Unis avec le passage du 21e amendement. La bière va couler à flots à la brasserie du même nom à San Francisco ce soir, qui d’ailleurs parraine un défilé dédié à la célébration de l’événement, et les ventes de la Prohibition Ale, l’une des bibines brassées localement par Speakeasy Ales & Lagers, vont sûrement exploser.

Au début du XXe siècle, l’alcool devint la bête noire des moralisateurs, et un argument que les démagogues en tous genres utilisaient pour expliquer délinquance, débauche et à peu près tout ce qui déviait de la norme. Aujourd’hui, c’est la télé, les jeux vidéos, les immigrés, les gays, et j’en passe. Le mouvement de la tempérance ne sévit pas qu’aux États-Unis. D’autres prohibitions sur les boissons alcoolisées furent instituées ailleurs, de l’Islande à la Hongrie. En France, on bannit l’absinthe, et encore aujourd’hui, cinq ans après sa réintroduction légale, beaucoup continuent de croire que son abus rend fou ou aveugle.

La Prohibition eut un effet désastreux sur le secteur vinicole naissant en Californie. Au moment où certains domaines se remettaient tout juste d’une épidémie de phylloxéra, elle rendit obsolète le plus gros des vignes plantées à travers l’état. Les viticulteurs se reconvertirent en arboriculteurs, plantant des prunes dans la vallée de Napa, où elles devinrent la culture dominante jusque dans les années 60, des pommes dans les comtés de Sonoma et Mendocino, et des poires et des noix dans celui de Lake.

Paradoxalement, certaines exploitations viticoles se portèrent plutôt bien pendant la Prohibition. Le Français Georges de Latour, qui fonda Beaulieu Vineyard, joua la carte du bon catholique auprès de l’archevêque de San Francisco, obtenant le monopole de la production de vin de messe. Les familles italiennes Gallo et Mondavi exploitèrent une faille dans la loi qui permettait à chaque foyer de produire du vin pour la consommation domestique (jusqu’à 200 gallons, soit pas moins de 757 litres par an et par foyer), et firent fortune en livrant par chemin de fer des milliers de tonnes de raisin vers la côte est.

Mais la Prohibition priva aussi l’état (comme les autres) d’une source de revenus importante : la taxe sur les alcools et spiritueux. Et elle coûta cher à faire respecter. Les gangs prirent le contrôle d’un trafic juteux. Les descentes de police sur les speakeasies et autres bars clandestins n’eurent guère d’effet sur les habitudes des San-Franciscains — le Chronicle estimait à près de 6 000 le nombre d’établissements clandestins au début des années 30 qui servaient du whiskey de contrebande ou de la moonshine distillée dans l’arrière-boutique.

En 1933, devant l’inefficacité flagrante du 18e amendement, le gouvernment rendit la Prohibition caduque. Les états légalisèrent à nouveau la production et la vente d’alcool, même certains comtés dits « secs », principalement sudistes et mid-occidentaux, continuent à les limiter ou les interdire de nos jours. Sous le gouvernement Carter, la production domestique de bière fut à nouveau autorisée. Et l’année dernière, l’absinthe fut à nouveau légalisée aux États-Unis.

Curieusement, en France, on assiste à une tendance qui semble s’inverser. Certains arrondissements parisiens interdisent la vente d’alcool passé une certaine heure. La jurisprudence suggère que tout article de presse ayant pour sujet une boisson alcoolisée doit désormais inclure un avertissement sur les dangers de l’alcoolémie. Et la vente de vin sur Internet semble menacée. Et les Français en boivent de moins en moins.

Alors ce soir, levez un verre (ou plusieurs) pour célébrer l’abolition d’une loi stupide et inefficace. Ne confondons jamais un problème et ses symptômes. Cheers. Salud. Lechaim. Santé.

7 ans plus tard…

… Il y a toujours des imbéciles pour croire que les attentats du 11 Septembre relèvent du complot. Il y en a partout, de ces cons-là. Mardi, un blaireau dans sa Dodge Neon m’a dépassé sur la route 29, me permettant de lire ses trois bumperstickers — ce média si typiquement américain — tous dénonçant les « mensonges » qui entoureraient la destruction de ce jour fatidique.

9/11 Was An Inside Job, proclamait l’un d’entre eux. Bien sûr. L’administration Bush et/ou la CIA, deux entités qui se sont révélées d’une incompétence fantastique dans de si nombreux domaines, auraient réussi à mettre en place une fausse attaque terroriste sur le sol américain, et à faire gober leur version aux médias et au public. Bah voyons.

Je passe sur la démarche bancale de ces adeptes de la théorie du complot, dont la caractéristique commune est toujours d’appuyer leurs hypothèses fumeuses sur des détails ou des interprétations soigneusement choisis et isolés parmi une montagne de preuves réfutant le contraire.

Il fut déjà pour le moins agaçant de voir que le premier livre (j’utilise ce mot en me pinçant le nez) pondu pour défendre la théorie d’un complot fut publié par un soi-disant journaliste français. J’entendis ensuite les propos de cette conne de Marion Cotillard, qui aurait mieux fait de fermer son joli minois plutôt que de contredire les conclusions d’experts en génie civil — l’idiote alla même jusqu’à exprimer son doute que des hommes aient marché sur la lune.

Et voilà que Bigard, le spécialiste de l’humour beauf hexagonal, lui dont le style est directement hérité du stand-up américain (il pompa pas mal de ses sketches sur des comiques d’outre-Atlantique, on ne le dit pas assez), se met lui aussi à jouer aux experts ès avionique et démolition.

S’il-vous-plaît, chers compatriotes : pour une fois, juste pour aujourd’hui, fermez vos gueules.

Nostalgie du vieux pays

Il y a certainement en Californie, de la place pour une immigration française importante ; mais pour réussir, il faut certaines conditions : avoir un métier ou une profession utile, la ferme volonté de l’exercer, et apprendre la langue du pays.

[...] Devenus, en grand nombre, citoyens américains, [les Français] prennent à la politique courante, aux événements qui concernent leur pays d’adoption, la part la plus active. C’est une famille nouvelle dans laquelle ils sont entrés et dont ils épousent les idées, les passions et les intérêts.

Mais si, dans la vie publique, ils s’identifient avec la masse de la population américaine, dans la vie privée, il n’en est pas ainsi. Pénétrez dans l’intérieur de leurs maisons, vous vous croirez en France même. L’idiome maternel y fait entendre ses doux accents. Bien des objets familiers y rappellent la patrie absente : les détails de l’ameublement, les livres, les journaux et ces tableaux populaires qui représentent des personnages illustres ou des épisodes glorieux de notre histoire nationale. La conversation roule sur des sujets d’intérêt français. On parle de Paris, des événements qui s’y succèdent ; on y parle aussi, avec une émotion toujours renaissante, de la ville ou du village où vivent ceux qui nous sont chers, où trop souvent, hélas ! dorment du dernier sommeil ceux qui ont veillé sur notre enfance.

Mais aux paroles et aux sentiments des parents viennent se mêler ceux de la génération nouvelle, née et élevée dans ce pays. Cette génération est franco-américaine, c’est-à-dire qu’elle est dominée par deux influences morales qui cherchent à se confondre et qui produisent chez l’enfant un esprit nouveau. L’influence américaine dominera à la troisième génération. Mais, il y a dans la race française une telle vitalité, les liens qui la rattachent à la patrie ont une telle puissance, que la personnalité de notre colonie, grâce à l’adjonction de nouveaux éléments venus de France, résistera pendant bien des années, pendant des siècles peut-être, à une absorption complète.

— Daniel Lévy, 1884.

Râleurs, pas intégrés, dédaigneux et parlant mal anglais

La description suivante a plus d’un siècle et demi. Amusant de voir cependant qu’elle pourrait facilement s’appliquer à quelques spécimens qu’on connaît tous…

“Il y a environ six mille Français dans cette ville. Ils exercent toutes sortes de professions. Ils sont banquiers, médecins, spéculateurs en terrains, importateurs et courtiers en gros, marchands au détail, artisans, manœuvres. Une bonne partie d’entre eux sont riches, et presque tous sont laborieux et de bons citoyens. Ils nous sont venus de tous les points de la France : de Paris, de Marseille, de Lyon, de la Normandie, de la Bretagne, de l’Alsace, de la Suisse française, de la Louisiane, du Canada. Tous portent sur eux les traits caractéristiques du Français : aimant à vivre en société, ils parlent tant qu’ils ne dorment pas et gesticulent tant qu’ils parlent. Bien peu de ceux qui viennent de France ont l’intention de s’établir définitivement en Californie. Ils soupirent après le moment où ils auront amassé assez du métal brillant pour retourner dans la belle France et y vivre d’une existence aisée et indépendante. Il apprennent la langue anglaise très négligemment, sans doute, par cela même, qu’ils n’ont pas l’intention de se fixer ici. Ils ne peuvent s’empêcher de comparer la Californie, telle qu’elle est après sa croissance de cinq ans, à leur patrie, telle que l’ont faite mille année ; et, à ce point de vue, la comparaison n’est pas flatteuse pour la première. Cette intention, générale chez eux, de retourner en France, est une erreur dont beaucoup ne tarderont pas à se repentir.

Mineur
Une caricature de mineur français au milieu du XIXe siècle, en Californie. Une tenue qui ne détonnerait pas tant que ça de nos jours dans le Castro.

“Ils se plaignent d’avoir eu à subir des injustices de la part des Américains. Certes, beaucoup en ont eu à subir, pareils en cela, à bon nombre d’Américains mêmes. Une raison pour laquelle les Français ont eu à essuyer des vexations, c’est qu’ils n’ont, ici, aucune valeur politique ; ils n’ont pas même cherché à devenir citoyens, et n’ont pas appris notre langue ; ils sont dans le pays, mais non du pays. Nombreux sont ceux qui arrivent, — 30,000 au moins, sans compter ceux qui arrivent, — ils pourraient bien vite peser dans la balance. Qu’ils considèrent la Californie comme leur patrie ; qu’ils se fassent citoyens, et qu’ils s’efforcent de changer en bien le mal dont ils se plaignent à juste titre. La Californie peut encore se transformer et s’amender sur plusieurs points, avant qu’ils soient prêts à rentrer en France avec leur fortune faite.

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Bouquin : French San Francisco

French San Francisco
French San Francisco, par Claudine Chalmers.
Arcadia Publishing. 127 pages.
ISBN 978-0738555843.
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La prochaine fois que vous pénétrez à l’intérieur du magasin Neimann-Marcus de Union Square, levez les yeux. Au centre de la verrière ancienne que vous n’avez peut-être jamais remarquée, vous remarquerez un navire stylisé, avec la devise familière : Fluctuat nec mergitur. Si vous avez jamais visité cette place de San Francisco avant 1981 (je sais, certains d’entre vous n’étaient même pas nés), vous avez pu voir s’y dresser un immeuble dans le style beaux-arts. C’était le City of Paris, un grand magasin fondé à la fin du XIXe siècle par les frères Verdier, des immigrés français. On l’aperçoit notamment dans le film The Conversation (Conversation secrète) de Francis Ford Coppola, tourné en 1973. Il fut peu après honteusement démoli par Neimann-Marcus, dont l’architecte préserva néanmoins la verrière.

City of Paris store
Le grand magasin City of Paris, reconstruit après le tremblement de terre de 1906.

Ce vestige du City of Paris est l’une des traces de l’importance de la communauté française de San Francisco il y a déjà plus d’un siècle. Aujourd’hui subsiste encore à San Francisco un quartier français minimal, parfois appelé Little France, consistant essentiellement du consulat général, de l’église Notre-Dame-des-Victoires voisine, et des quelques restaurants de Bush Street et Belden Place. Essentiellement commercial, ce quartier héberge cependant peu d’émigrés franchouillards, la plupart d’entre eux se concentrant sur Russian Hill et Polk Street (l’Alliance française se situe désormais dans le Gulch, sur Bush), et le lycée français La Pérouse est dans le Sunset.

French Bank
La French Bank, au 108-110 Sutter (près de Montgomery), au début du XXe siècle.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Les premiers francophones arrivèrent dans la Baie dès la fin du XVIIe siècle, et plusieurs d’entre eux s’y installèrent dès les années 1840. L’un des premiers fut Jean-Jacques Vioget, un vétéran de Waterloo à qui on doit parmi les premiers dessins de Yerba Buena (le village qui deviendrait par la suite San Francisco) et le tracé de ce qui devint plus tard le centre-ville. Il y construisit la première taverne de Californie, et mourut seulement quelques jours avant le retour prévu de sa famille pour la France.

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