Survivre un road trip

Les habitants de la région de la Baie — et de nombreux Américains dans le reste du pays — suivirent avec attention en 2006 la tragédie qui frappa la famille Kim, piégée dans l’Oregon pendant 9 jours dans la boue, la neige et le froid, et qui coûta la vie à un père de deux enfants.

Cet épisode rappelle à quel point l’ouest des États-Unis reste pour sa majorité un pays sauvage, souvent désertique, qu’on ne doit pas prendre à la légère. Un mauvais tournant dans de mauvaises conditions météorologiques peut se révéler être fatal pour le conducteur mal préparé.

Ayant vécu dans le sud-ouest américain dans les années 80 et désormais installé dans un coin un peu paumé du nord de la Californie, je peux attester que l’art du road trip (en voiture ou à moto) peut signifier nombre de détours involontaires par des patelins où le chiffre de l’altitude surpasse celui de la population par plusieurs multiples, d’embourbages, d’enneigements ou d’ensablages évités de justesse, sans mentionner une panne sèche embarrassante, heureusement à seulement un demi-kilomètre d’une station d’essence dans la Californie centrale. Légèrement parano de nature, j’ai désormais embarqué dans la voiture un petit sac à dos de survie, histoire de parer au pire.

Voici donc dix conseils de base à suivre avant de partir pour un long voyage en voiture, ou dans un coin que vous connaissez peu ou pas du tout. Si vous êtes un vétéran des road trips, donnez-nous vos tuyaux.

1. AAA. L’American Automobile Association, ou Triple A pour les intimes, ne coûte que 49 dollars par an à ses membres. Outre des tarifs préférentiels dans de nombreux hôtels ou motels, AAA fournit gratuitement à ses membres d’excellentes cartes couvrant l’intégralité du territoire américain, mais surtout offre un service de dépannage inégalé à ses membres. Panne d’essence dans le désert Mojave ? Batterie à plat après une journée de ski dans la Sierra ? Pneu crevé et pas de cric dans le coffre ? Un petit coup de fil, et hop, AAA se pointe et vous dépanne gratuitement les deux premières fois. Au bout de la troisième intervention en douze mois, ça devient payant, mais bon, faut pas non plus rêver.
AAA propose aussi des assurances automobile et moto, mais qui ne sont pas nécessairement compétitives — à vous de faire jouer la concurrence.
Pour les motards, l’American Motorcyclist Association, ou AMA, propose un service similaire, MoTow.

2. Walkie-talkie. Aussi paradoxal que cela puisse paraître aux touristes ou aux nouveaux arrivants, le réseau de téléphonie mobile aux États-Unis est très inférieur à celui de l’Europe ou de l’Asie du sud-est en terme de qualité et de couverture — comme quoi la dérégulation n’a pas que des bonnes choses, n’en déplaise aux ultra-libéraux. De nombreuses zones sont complètement grises, notamment dans les régions montagneuses et désertiques.
La parade : un walkie-talkie (oui, ici on dit bien walkie-talkie, pas talkie-walkie, comme on dit bêtement en France), ou two-way radio. Même si sa portée est elle aussi soumise au relief, ce type d’appareil représente un moyen de communication complémentaire et bon marché. Tout le monde ne peut pas se payer un téléphone satellite, mais un walkie-talkie coûte moins de 40 dollars pour un modèle tout à fait respectable, et on en trouve des paires pour moins de 50 dollars, qui seront utile lors de vos séjours en montagne (la couverture des opérateurs de téléphonie mobile dans bien des domaines skiables californiens reste déplorable, et les skieurs leur préfèrent parfois les walkie-talkies, plus fiables et meilleur marché).
Assurez-vous évidemment que votre walkie-talkie est rechargé régulièrement, ou que vous ayez des piles de rechange dans la voiture — mieux encore, optez pour des piles rechargeables et un chargeur pouvant se brancher sur l’allume-cigare ou la prise secteur de votre voiture.

GPS
Imparable pour trouver la station d’essence la plus proche.

3. GPS. Désormais indispensable pour un road trip, et tout aussi utile pour les nouveaux arrivants qui naviguent la région de San Francisco, dont la géographie physique et urbaine est d’une complexité rare. Même si le plus gros du nord de la ville est un damier typique des villes nord-américaines, la présence de collines et de vieux quartiers où les rues se tortillent sur les flancs des hauteurs à la monde montmartraise rend la navigation difficile pour les nouveaux venus, qui ne peuvent pas toujours s’orienter en utilisant un point de repère visible de l’ensemble de la ville. Plus au sud, Silicon Valley ne possède pas non plus de points de repère facilement identifiables, à l’exception des monts Santa Cruz à l’ouest et de la chaîne Diablo à l’est. Une bonne partie de la Péninsule et de l’est de la Baie consiste en une banlieue résidentielle sans fin, parsemée ça et là de zones industrielles et de parcs de bureaux. Le nouveau arrivé se paumera à coup sûr plusieurs fois dans les premiers mois.
Sur les longs trajets, un appareil GPS devient un outil indispensable, surtout la nuit. Attention toutefois, les cartes en mémoire ne sont pas mises à jour en temps réel. Un abonnement pour avoir les cartes de votre appareil mises à jour régulièrement est une bonne idée. Rien ne remplace complètement une bonne vieille carte en papier.
Car même si la quasi-totalité des smartphones permettent désormais la consultation de cartes, n’oubliez pas que leur signal n’est pas toujours fiable, et que la loi californienne interdit l’utilisation d’un téléphone mobile pour la navigation en voiture.

Car
Un petit coup d’œil sous le capot avant le départ est toujours une bonne idée.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

4. Vehicle checkup. Votre voiture a-t-elle une roue de secours opérationnelle et un cric dont vous savez vous servir ? Les feux de votre véhicule sont-ils en bon état de fonctionnement ? (Les flics américains ne manqueront pas de vous le faire savoir en vous stoppant si jamais ça n’est pas le cas, PV possible à la clé.) Tout bon conducteur américain se doit de vérifier que les niveaux de liquides et la pression des pneus est adéquate avant de partir sur la route. Lavez la voiture avant votre départ. Un bidon d’essence vide est toujours une bonne idée dans le coffre, ainsi qu’une lampe-torche, un rouleau de duct tape et un extincteur. Si vous devez traverser un massif montagneux, prévoyez aussi des chaînes — il est courant de trouver une route enneigée dans la Sierra Nevada au moins de mai.

5. Planning. Même si votre voyage doit se limiter à de grands axes routiers, il reste une bonne idée de planifier vos pauses et vos arrêts essence en fonction de la géographie. Les autoroutes américaines ont très peu d’aires de repos par rapport à leurs équivalentes européennes, et elles ne sont pour la quasi-majorité pas équipées de stations d’essence — en d’autres termes, pour se ravitailler en bouffe et essence, il faut quitter l’axe routier complètement. Certains systèmes GPS possèdent une base de données permettant de facilement localiser les stations les plus proches, mais si vous en êtes dépourvu, il reste une bonne idée de savoir où sont les stations d’essence sur votre route (surtout dans les régions peu peuplées, où il est courant de faire 100 kilomètres sans croiser une seule enseigne), ainsi que les restaurants acceptables si vous voulez éviter les frites de McDo ou la bouffe pseudo-mexicaine de Taco Bell à chaque étape.
Google Maps, Yahoo! Maps et les logiciels parfois inclus avec un appareil GPS permettent généralement de planifier un tel voyage en indiquant les stations d’essence (consultez GasBuddy pour les stations les moins chères), les hôtels et les restaurants sur votre chemin. Vérifiez aussi l’état des routes sur le site de Caltrans, qui affiche en temps réel les travaux ou fermetures. Laissez à un proche les détails de votre parcours planifié (trajet, hôtels) et le numéro de plaque d’immatriculation de votre véhicule.
Prévoyez un budget, mais laissez-vous une marge confortable pour parer à l’imprévu.

6. Glacière. Toute famille américaine qui se respecte possède au moins une glacière, qui les jours chauds est un accessoire indispensable pour tout trajet de plus d’une heure, histoire de conserver au frais sandwiches, boissons et bouteilles acquises en faisant la tournée des vignobles.

AC
Mollo sur la clim dans les côtes.

7. Climatisation. D’abord, vérifiez son bon fonctionnement avant le départ. Évitez cependant de la faire tourner pendant des heures, surtout lorsque vous conduisez en côte — le moteur du véhicule pourrait surchauffer. Alternez donc par tranches de demi-heures, et éteignez-la lorsque vous attaquez une montée à fort régime. Le système de climatisation influe aussi sur la consommation d’essence, et vu le prix du carburant ces jours-ci, ouvrir légèrement une fenêtre à la place peut être une bonne idée.

8. Divertissement. Ceux qui ont traversé l’est du Texas ou les grandes plaines du nord savent à quel point la conduite peut se révéler mortellement ennuyeuse. Les grandes étendues nord-américaines, c’est beau, mais après cinquante kilomètres ça devient vite carrément chiant lorsqu’elles manquent de diversité. Prévoyez donc des CD, des films sur la tablettes, des livres audio ou des listes d’écoute pour l’iPod, car il y aura de nombreuses zones où les seules radios disponibles seront les commentateurs de la droite moralisatrice sur les grandes ondes, les mariachis des stations mexicaines, le top 40 de la musique country américaine et les prêcheurs fondamentalistes et leur interprétation très particulière de l’ancien testament.
Le voyage peut être particulièrement éprouvant avec des petits. Certains se divertissent sagement avec un peu de lecture, d’autres nécessitent des jeux sans cesse renouvelés et des pauses pipi toutes les demi-heures. Il y a évidemment le lecteur de DVD embarqué comme solution facile, que même les parents les plus responsables trouveront providentiel après deux cents kilomètres…

9. Gardez vos manières. Sans tomber dans une paranoïa excessive, il est de bon ton de rester courtois derrière le volant. Il y a beaucoup d’endroits où certains conducteurs sont armés — dans certains états, il est parfaitement légal de transporter un ou plusieurs fusils dans la cabine d’un pickup. Et de nombreux Américains des zones les moins peuplées (et la quasi-majorité des routiers) ont un véhicule équipé d’une radio CB, et n’hésiteront pas à faire partager à leur audience la description d’un véhicule dont le conducteur leur a fait un doigt ou une queue-de-poisson.
Ne tombez pas non plus dans l’excès de charité, et évitez de prendre des auto-stoppeurs. D’abord, c’est illégal. Ensuite, n’avez-vous donc pas vu The Hitcher ?

10. Évitez les lignes droites. Le but d’un road trip n’est pas de rejoindre la destination le plus vite possible (sauf évidemment si vous êtes une mule pour un trafiquant de drogue). Le concept n’a pas donné naissance à un sous-genre cinématographique par hasard : le but d’un long voyage en bagnole ou à moto est la découverte — celle d’un pays, de ses habitants, mais aussi de ses compagnons de route et de soi-même. N’hésitez donc pas à faire des détours pour explorer l’Amérique oubliée des touristes.
Saviez-vous que le Baghdad Café du film éponyme existe vraiment, en bordure de l’autoroute I-40, à l’est de Barstow ? Que la route 88 est de loin la plus belle pour aller de San Francisco au lac Tahoe ? Qu’il est possible de visiter le plus grand cimetière d’avions du monde au Mojave Airport, sur votre chemin vers Vegas ? Que vous pouvez déguster des mountain oysters (devinez donc de quoi il s’agit) au restaurant de Harris Ranch de Coalinga, entre l’I-5 et l’US 101 ? Explorez les California Historical Landmarks de l’état, souvent en marge des principaux axes routiers. Découvrez les villes-fantômes du sud-ouest américain. Laissez tomber les fast-foods accolés aux stations d’essence et tentez votre chance dans les diners familiaux de l’intérieur des terres. Achetez un panier de fraises sur un stand de bord de route. Explorez les magasins de brocante des patelins paumés, où on fait encore parfois de belles affaires.
Et tapez la discute. C’est fou le nombre d’Américains qui aiment les Français, même dans les coins qui votent républicain en masse.

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