Transition

Crimson Hill
Mon nouveau bureau.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Si vous avez un peu suivi mes aventures, je me suis fait virer fin septembre dernier de la vénérable firme high tech chez qui j’étais depuis un peu plus de cinq ans. Je travaillais de chez moi depuis deux ans, et la nouvelle boss n’aimait apparemment pas. Je fut donc lourdé par téléphone. Ce fut à la fois un choc et une bénédiction, car finalement, j’étais un peu coincé dans ce boulot, sans possibilité d’aller ailleurs car sans carte verte ni possibilité de transfert de visa.

Depuis, j’ai du coup pu faire quelques boulots de localisation et traduction ici et là, notamment pour des applications iPhone et Mac OS. C’est un truc pour lequel j’ai pas mal d’expérience, et je me débrouille plutôt bien. De quoi payer quelques factures. Et la lettre m’annonçant que je suis désormais un résident permanent des États-Unis est enfin arrivée (la carte verte devrait suivre d’ici quelques jours).

Mais bon, cela ne va pas mettre de beurre dans les épinards. Ça permet tout juste d’acheter le beurre.

Le défi, c’est ma situation géographique, à deux heures et quart de route de San Francisco (quand ça roule bien). Je ne veux pas demander à ma petite femme de mettre sa carrière en standby. Elle est procureure adjointe, et ça marche plutôt bien pour elle. Pas très bien payée (la faute au déficit vertigineux du budget californien), mais elle se construit lentement mais sûrement une carrière solide dans le droit pénal, côté ministère public. Même pour un avocat talentueux, les boulots sont rares ces temps-ci.

Il y a deux ans, je m’étais dit qu’il faudrait parer à l’éventualité de me retrouver sans boulot. Après tout, j’avais déjà subi plusieurs licenciements, et la paranoïa n’a jamais tué personne à petites doses. Comme le secteur dominant du coin est la viticulture, mes options étaient limitées, sauf à faire pousser ma marie-jeanne ou à devenir producteur de méthamphétamines, ce qui comporte des risques.

Par intérêt personnel et donc aussi pour contribuer à mon plan B, j’ai donc commencé à prendre des cours de viticulture et d’œnologie à Napa Valley College. Moins prestigieuse que UC Davis, ce community college a cependant gagné le respect de la profession vitivinicole californienne au cours des dix dernières années. Je viens de boucler mon cours de marketing vinicole. Je viens de reprendre les cours (toujours en viticulture et opérations vinicoles) pour la session estivale, puis sans doute enchaîner d’autres cours à l’automne, une période très active dans ce domaine.

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Napa Crash

Il est environ 22h15 mercredi soir. Je reviens d’un cours de marketing vinicole que je suis ce semestre à Napa Valley College. Comme à chaque fois, je prends pour rentrer la Silverado Trail au lieu de la route 29, qui est plus encombrée, ponctuée de feux et patrouillée à mort par la CHP. La route scénique de l’est de la vallée, plus sinueuse, est cependant plus agréable, même de nuit. Je la connais par cœur, et je sais même derrière quels bosquets les flics du comté se planquent parfois pour guetter les chauffards.

Je viens seulement de dépasser Meadowood lorsque je dois freiner précipitamment. La route est devant moi bloquée par des cartons et des éclats de verre. Je vire sur le bas-côté pour dépasser les dégâts prudemment. Je continue au ralenti, puis j’hésite. Dois-je m’arrêter pour déblayer ? Bah oui. Il fait nuit et c’est un obstacle dangereux. Les usagers de la route à cette heure sont des habitués qui n’hésitent pas à avaler les virages à 70 miles à l’heure, maintenant que les touristes sont rentrés chez eux ou finissant une bouteille de chardonnay vieilli dans des fûts français dans une auberge chic de St. Helena.

Je sors de la voiture et j’assesse les dégâts. Une demi-douzaine de cartons a dû se casser la gueule d’un camion, remplis de bouteilles pas encore étiquetées. Ça sent la vinasse et les bouts de verre craquent sous mes semelles. Je ramasse les cartons que je balance dans le talus, et je donne des coups de pieds dans les bouteilles brisées pour les envoyer dans le bas-côté. Une bouteille est miraculeusement intacte. Je la ramasse et je la mets à l’abri. Je ne me serais pas arrêté pour rien.

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Boutique : Cask

Cask
Whiskies à gogo. Photo : Arnaud H.

Il manquait depuis longtemps un bon magasin de spiritueux à San Francisco, à la hauteur de la réputation (usurpée ?) que la ville a parmi la communauté mixologiste. Il existe certes de bonnes adresses comme l’excellent John Walker, D&M Wine & Liquors ou K&L, mais leur inventaire est plutôt conventionnel. Les proprios du bar branchouille speakeasy Bourbon & Branch ont ouvert fin 2008 un magasin sur Third Street et Market à San Francisco que les amateurs de whisky se doivent de visiter (il ont depuis aussi ouvert dans le FiDi un autre bar, Rickhouse). Si vous pensez comme certains qu’il n’y a rien d’autre à explorer après avoir goûté le Johnny Walker Blue Label, allez faire un tour à Cask — vous changerez sûrement d’avis.

L’inventaire est certes limité. Il ne s’agit pas d’un temple érigé au whisky visant l’exhaustivité, mais d’une sélection de très bon goût de scotches de petites distilleries et d’embouteilleurs indépendants, des whiskies irlandais, canadiens ou américains, et des bourbons d’origines diverses. On y trouve le Glenmorangie Nectar d’Or, du single malt Michael Collins, de l’Eagle Rare, mais aussi du bas-armagnac de tous âges, des bourbons rares ou inédits en Californie (comme le Hudson Baby Bourbon produit à partir de maïs new-yorkais), et des brandies et eaux-de-vie en tous genres.

Le magasin possède aussi une sélection de sakés, d’apéritifs divers et d’autres spiritueux et liqueurs pour toutes sortes de cocktails (du vermouth de Chambéry Dolin, difficile à dénicher en Californie, ou les amers Scrappy’s), ainsi que quelques douzaines de vins et champagnes pour différents budgets. Lors de mes dernières visites, j’y ai trouvé une crème de violette autrichienne et l’absinthe rare de Germain-Robin. Les mixologistes apprécieront aussi la sélection d’accessoires de bar (qui font aussi de bonnes idées cadeaux).

Les propriétaires ont dû écouter les critiques et semblent avoir engagé du personnel compétent. À ma première visite il y a environ un an, les vendeurs semblaient ignorer ce qu’était un cocktail Aviation. Mais à ma dernière visite, la sympathique Amanda m’a promis qu’elle allait voir si elle pourrait se procurer une absinthe que j’ai du mal à trouver en magasin, et je sais que je peux compter sur elle pour obtenir une bouteille du rare whiskey de seigle distillé par Anchor à San Francisco.

Cask Spirits, 17 3rd Street, San Francisco, CA. (415) 424-4844.
Ouvert du lundi au samedi de 11 heures à 19 heures.

Un Rayon qui gagne à être connu

Rayon
Idéal pour la raclette et moins de 5 dollars US. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Il y a trois semaines, Le Piou m’appelle. « Demain soir, c’est raclette chez Ocatarinabellachixchix. Ouais, on a décidé de finir le weekend de Thanksgiving bien léger, quoi. Apporte un vin de Savoie ou un vin du Jura pour aller avec, un truc comme ça. »

Bon, manque de pot, c’est vendredi après-midi, et je suis à Ukiah, dans le comté de Mendocino, une petite ville sympa entourée de vignes et à la population hétéroclite, un mélange de hippies vieillissants et de libertariens armés jusqu’aux dents. Ukiah est une jolie localité où on trouve un broue-pub biologique, des boutiques de fringues branchouilles et un monastère bouddhiste, mais à qui il manque un caviste digne de ce nom malgré la présence alentours d’excellents domaines produisant des crus biologiques à des prix très raisonnables.

Et dans mon comté voisin de Lake, je sais déjà que le seul magasin de vins fins n’aura rien de tel en stock. Santa Rosa, où je pourrais trouver ce genre de vin, est à une heure de route. Ça fait loin. Je préviens donc Le Piou que ça va pas être facile. Il me charrie.

Comme prévu, après avoir exploré toutes les crémeries des deux comtés, je suis bredouille. Pas grave, le lendemain, j’apporte trois bouteilles qui devraient faire l’affaire : un riesling allemand, un pinot noir de Lake, et une curiosité que j’attendais de tester, un vin rouge de l’Okanagan Valley, côté Colombie-Britannique, réalisé à partir d’un cépage hybride franco-américain, le maréchal-foch, qui fut autrefois populaire en Franche-Comté. Le riesling est un succès, et le Canadien est surprenant mais agréable, sans pour autant casser la baraque, mais il marche bien avec la raclette et les délicieux restes de dinde que nos hôtes ont préparé. Le repas est une découverte culturelle pour ma douce, puisque si la fondue au fromage est populaire aux États-Unis, la raclette, bien de chez nous, reste une formule exotique de ce côté-ci de l’Atlantique. On n’aura pas le temps de déguster le pinot noir de Six Sigma, l’un des deux seuls vins de ce cépage produits dans le comté (les vignobles de pinot nécessitent un climat doux que seuls quelques endroits rendent possibles dans les environs, où dominent sauvignon et zinfandel). Ça sera pour la prochaine fois (je sais que Le Piou aime les bons pinots noirs).

Mais comme je n’aime pas être pris par défaut, la semaine dernière, je suis passé chez K&L pour prendre livraison de pinard, et j’ai en passant chopé deux bouteilles d’un vin de Savoie, mais aussi d’un vin de Blanc de Morgex au prix défiant toute concurrence — une excellente affaire à moins de 5 dollars.

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Glou-glou

Je ne vais pas vous faire l’un de ces billets à la noix sur le vin que vous devriez boire avec votre repas de Thanksgiving. Pourquoi ? Parce que tout dépend vraiment de ce que vous allez manger, et surtout de votre goût personnel. Et puis au moment où vous lirez ces lignes, les cavistes seront peut-être déjà fermés.

Chez nous cette année, nous sommes ambitieux côté bouffe. Il n’y aura pas moins de deux dindes, mais chacune cuite selon une technique différente. Si la maison ne crame pas jeudi, vous aurez droit aux détails dans un prochain billet.

Alors, que va-t-on picoler ce weekend pour accompagner cette débauche gastronomique ?

Du Beaujolais Nouveau, pour commencer. J’en ai goûté quatre cette année, et franchement, deux d’entre eux ne valent pas leur contenant, y compris celui vendu dans une bouteille en plastique. Le Georges Dubœuf reste la valeur sûre, et après tout, ce nom est quasi-synonyme de Beaujolais Nouveau aux États-Unis. Mais la bouteille qu’on débouchera jeudi sera celle du Domaine Dupeuble Père et Fils, la plus chère du lot (entre 15 et 20 dollars US, selon les crémeries), que j’ai goûtée ce weekend chez un caviste de Hayes Valley, et qui est la seule qui m’a donné envie d’acheter du Beaujolais Nouveau cette année.

Du vin de zinfandel, ensuite. Pas nécessairement parce qu’il s’agit du cépage qui se marie le mieux à la dinde — après tout, tout dépend de la sauce, de la farce et de l’accompagnement. Le vin de pinot noir est souvent aussi plébiscité par les wine snobs américains pour ce repas. Non, c’est plus une tradition qu’autre chose (et l’une de nos invitées est une grande fan du cépage). Le zinfandel est la grappe américaine par excellence, et quoi de plus américain que Thanksgiving ? Cette année, on ouvrira donc une bouteille d’un zin de prestige, un Turley Old Vines millésime 2005, pour voir s’il mérite son étiquette frôlant les 60 dollars. On pourra ainsi le comparer à un autre vin du même cépage, un Artezin 2006 apellation Mendocino, qui lui coûte quatre fois moins cher chez Costco.

On retournera vers la France avec un saint-chinian 2001 qu’il est temps de boire et un crozes-hermitage blanc de 2003. Pour le reste, on improvisera. Ce ne sont pas les bouteilles qui manquent à la maison, car après tout nous vivons dans Wine Country. Et vous, vous picolerez quoi ?

Bonne santé, et bon Thanksgiving.

Vins : tournée des domaines du comté de Lake


Les grappes ne sont pas encore prêtes pour les vendanges, mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas déguster les millésimes précédents en attendant. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Une ou deux fois par an, chaque région viticole a son événement touristique, où même certains domaines normalement fermés au public ouvrent leurs portes. Pour le prix d’un forfait, autochtones et touristes font la tournée des caves, verre en main, pour goûter aux crus locaux et discuter avec les viticulteurs.

Ce weekend, c’était le tour des domaines du comté de Lake, où je me suis installé il y a un an. Situé au nord de Napa, derrière le mont Saint-Helena, la région reste inconnue du grand public, y compris de bien des Bay Areans, même si le plus gros des grappes qui y sont cultivées sont utilisées dans l’élaboration de vins qui seront vendus sous le label Napa Valley. C’est là qu’est né le géant Kendall-Jackson, avant de s’installer dans le comté de Sonoma. Il y possède toujours une exploitation et de nombreux vignobles, ainsi que Beringer, Snows Lake et d’autres grands noms associés à des régions plus réputées.

D’une demi-douzaine de domaines il y a seulement une décennie, le comté en compte désormais quatre fois plus. Maintenant que nous connaissons bien le coin et ses crus, il y a des adresses que nous ne ratons jamais, et d’autres que nous savons éviter (celles-là ne sont pas mentionnées ici).

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Vins de Hopland : ritals, rosés et colombard

Après un cours de danse à Santa Rosa (nous perfectionnons nos talents de valseurs), nous avons samedi après-midi rejoint des connaissances à Hopland pour l’édition 2008 du Passport, l’événement viticole de la région où les domaines du coin versent à gogo leurs différents crus. Cette fois-ci, nous n’avons pas comme l’année dernière visité tous les producteurs — d’une part par manque de temps, et surtout parce certains n’en valent pas vraiment la peine.

Colombard
Le colombard est le deuxième cépage le plus planté en Californie derrière le chardonnay. La plupart est utilisé pour des vins de table, mais quelques viticulteurs en font des bouteilles très respectables, comme McNab Ridge.

Je me suis surtout concentré sur les rosés, goûtant quand même ici et là quelques blancs et rouges éveillant ma curiosité. Chez Brutocao, le rosé de sangiovese est sympathique (et pas cher, puisqu’on peut s’en procurer une caisse pour 60 dollars), mais c’est un rouge qui valait le détour : le Quadriga est un assemblage de cépages italiens — sangiovese, primitivo (l’ancêtre probable du zinfandel), dolcetto et barbera. Belle charpente, le genre de bouteille à ouvrir avec un plat à la bolognaise, et dont je vais mettre un exemplaire au frais dans la cave. Le 2005 est le best-seller de la série italienne du domaine, et le 2006, goûté en fût, semble prometteur, mais je ne déguste que très rarement des vins non encore embouteillés, donc ne me demandez pas de vous donner une opinion d’expert, je ne sais pas vraiment de quoi je parle.

Pour le reste, le rosé de grenache de McDowell ne vaut pas franchement son prix. De l’autre côté de l’US 101, Graziano, qui produit sous quatre marques différents styles de vin, propose notamment un rosé de zinfandel. Il n’est pas le seul : à quelques miles de là, Nelson Family, dont j’apprécie particulièrement le riesling et le rouge maison, produit également un vin de la même couleur à partir du même cépage, mais attention : il ne s’agit pas de white zinfandels, mais de rosés secs de saignée. Là encore cependant, c’est un peu cher par rapport à un costières-de-nîmes à 6 euros.

La surprise est venue de McNab Ridge, que j’avais l’année dernière snobé. Le viticulteur-propriétaire est Rich Parducci, le petit-fils de John, qui fonda Parducci Wine Cellars à Ukiah, revendu il y a quelques années. Comme son grand-père, Rich aime à dire qu’il produit du vin facile à boire, ce qui n’est pas nécessairement un gage de qualité. McNab Ridge est aussi, curieusement, le premier domaine de Mendocino à avoir cultivé le pinotage, ce cépage hybride sud-africain, un croisement entre pinot noir et cinsault. Le résultat est un vin sombre, trop tannique et râpeux à mon goût. Le pinotage californien nécessite peut-être un goût acquis pour être apprécié. Ou peut-être s’agit-il d’un vin tout simplement, comment dire, ah oui : dégueulasse. Le domaine utilise aussi ce pinotage dans son Coro Mendocino, mais le résultat me semble plutôt médiocre, surtout pour une bouteille vendue 35 dollars.

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Wine Guy

C’est mardi après-midi et je me trimballe avec mon panier de plastique dans l’allée vins et spiritueux de Bruno’s, le supermarché local du comté. J’ai déjà récupéré quelques citrons (que ces cons entourent chacun d’un ruban autocollant indiquant la nature biologique du produit, annulant ainsi sa valeur écologique) au rayon frais — les courses hebdomadaires chez Trader Joe’s c’est bien utile, mais on ne peut pas toujours compter sur la chaîne pour un approvisionnement régulier côté fruits et légumes, car la sélection y tient généralement de la loterie.

J’ai posé mon panier où j’ai déjà logé trois bouteilles de pinard local. Un chardonnay de Shannon Ridge et un nebbiolo rosato de Rosa d’Oro pour les déjeuners de weekend dans le jardin, ainsi qu’une bouteille de tempranillo de Six Sigma qui à elle seule vaut plus du double que les deux autres vins réunis, mais j’en ai entendu dire beaucoup de bien, j’aime beaucoup le rosé et le rouge de la propriété, je n’ai bu que très peu de vins américains réalisés avec ce cépage, et je ne vois pas pourquoi j’aurais à me justifier, enfin quoi, merde.

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Abus de justice

Il y a des claques qui se perdent au Tribunal de Grande instance de Paris. Pour ne rien dire des connards couperosés de l’Association nationale pour la Prévention en alcoolisme et addictologie, qui apparemment prennent les Français pour des cons.

L’ANPAA, une association loi 1901 généreusement subventionnée et qui s’est apparemment donnée pour mission de transformer les médias nationaux en vecteur de son message, a poursuivi Le Parisien pour une série d’articles consacrés au vin de Champagne, estimant qu’il s’agissait là d’une incitation à la consommation. Le Tribunal de Grande instance de Paris lui a donné raison, estimant que les articles en question pouvaient être assimilés à de la publicité. Le quotidien a donc été condamné à 5 000 euros d’amende pour ne pas avoir ajouté la mention « L’abus d’alcool est dangereux pour la santé » que toute publicité pour un produit alcoolisée se doit d’inclure, en conformité avec la loi Évin.

Du coup, les médias français, et plus particulièrement la presse spécialisée, se voient désormais forcés de devoir ajouter cette formule au début ou à la fin de tout article traitant du vin ou d’un autre spiritueux, sauf à prendre le risque de se voir condamner au nom de cette jurisprudence imbécile. Comme si la presse française, déjà soumise à un nombre incroyable de restrictions diverses pour une démocratie, avait besoin de ça. Voilà désormais que les journalistes du vin sont assimilés à des publicitaires.

Govt. Warning
Un avertissement fédéral figure sur chaque vin ou spiritueux vendu aux États-Unis, ici sous la forme d’une étiquette apposée au dos d’une bouteille française, un champagne Janisson-Baradon.
Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

La filière vitivinicole française aurait également pu se passer de cette décision de justice. Les exportations sont en baisse, en partie à cause d’un euro fort, rendant les vins français de moins en moins compétitifs, au moment même où d’autres pays voient leur production augmenter, à la fois quantitativement et qualitativement. Aux États-Unis, les vins français ne représentent plus que 3% de parts de marché, alors que les Australiens et les Italiens en occupent chacun environ 10%. Même les vins de pays du Languedoc-Roussillon, le plus gros des exportations françaises, ont du mal à s’imposer face aux vins chiliens, néo-zélandais et aux white zins californiens, et le créneau des vins de prestige est désormais colonisé par les trophy wines produits par les boutiques wineries de la vallée de Napa. Entretemps, les Espagnols continuent à augmenter le nombre de caisses envoyées à l’étranger. Certes, la régulation française sur les appellations et l’incroyable incompétence de nombreux viticulteurs et négociants français en matière de marketing sont aussi en partie responsables pour ce triste bilan.

Plus grave peut-être, les Français eux-mêmes boivent de moins en moins de vin. Au début des années soixante, le Français consommait en moyenne 100 litres par an — dont la majorité était, certes, du gros rouge qui tache. En 2006, la consommation annuelle est passée à seulement 55 litres. Le vin n’est plus présent sur la table quotidienne du Français moyen. De nombreux jeunes de moins de 30 ans n’en boivent jamais, ou très peu, n’ayant développé aucun goût pour le breuvage ou même l’alcool en général. À l’heure où le pouvoir d’achat des Français semble avoir pris un coup, la bouteille de vin risque de ne pas arriver en tête des listes de courses.

Qu’on ne me fasse pas de sermon sur les dangers de l’alcoolémie. Des poivrots, j’en ai connu, et j’en connais toujours. Je vis avec une procureure qui fait régulièrement des réquisitoires contre des chauffards intoxiqués. La prévention est nécessaire, mais pas sous la forme d’un slogan obligatoire apposé sur un contenu journalistique. Il y a suffisamment de censure imbécile en France, de la loi assassine condamnant la soi-disant apologie de la drogue (on ne peut ainsi pas exposer en France les vertus du cannabis médical sans s’attirer les foudres de la justice) aux textes divers interdisant la reproduction de certains propos obscènes et haineux, alimentant les arguments des antisémites et autres homophobes qui se présentent alors en victimes du judiciairement correct.

Président Sarkozy, vous aviez promis lors de votre campagne en février 2007 de revisiter la loi Évin sur la publicité pour les alcools. Je suis un grand naïf qui aime les hommes politiques qui tiennent leurs promesses.

Peut-être un terrain d’entente pourrait-il être trouvé entre les combattants de l’alcoolisme (qui semblent confondre l’alcool et son abus) et les abolitionnaires de la loi Évin. Les Américains imposent ainsi à tous les distributeurs de vins et spiritueux l’apposition sur chaque bouteille d’une étiquette mettant en garde les consommateurs contre l’abus d’alcool, sur le modèle des avertissements présents sur les paquets de cigarette.

Une pétition a été mise en ligne par la Fédération internationale des journalistes & écrivains du vin et des spiritueux pour protester la décision du TGI. Vous êtes également libre de contacter l’ANPAA pour leur communiquer votre opinion sur leur stratégie. Enfin, il est toujours une bonne idée de contacter directement vos député et sénateur pour leur faire partager votre position sur le sujet.

Vignerons et négociants de France, je bois à votre santé, et à une réforme intelligente de la loi. Et militants de l’ANPAA, je vous emmerde. Continuez à boire vos cocktails sans alcool, ils ne vous empêcheront pas de mourir de tristesse.